XIV
CE QUE DISAIT LA FLAMME….
On vient d'apporter au logis des Bernard le merisier de chauffage et les vivres dont ils avaient tant besoin. Au moment où l'un de leurs voisins, inopinément; tomba chez eux comme un rayon chaleureux de la Providence, ils constituaient une famille alanguie par la misère, déchue jusqu'aux échelons extrêmes du délabrement, à la veille d'être étranglée par les spasmes de la faim. Ils étaient des gens si timides et si fiers, qu'ils avaient résolu de ne pas gémir devant leurs semblables et qu'ils se laissaient mourir, plutôt que de forfaire à leur serment de ne jamais implorer l'aumône…
Ils dépérissaient et s'engourdissaient tous, le père, la mère et les six enfants, ils se rapprochaient de l'agonie quand les voisins, d'une façon ou de l'autre, apprirent l'histoire lamentable. Tout près de la mansarde où elle avait eu lieu, parmi un essaim touffu de travailleurs, le docteur Fontaine occupait un bureau, de pratique médicale. Depuis un mois, à travers les âmes des humbles, la confiance au jeune médecin gonflait, la rumeur des éloges éclatant vers lui grossissait Les voisins des Bernard, eux aussi, n'ignoraient pas qu'il prodiguait son intelligence et son coeur aux gueux comme aux ouvriers fort à l'aise et coururent à lui… Aussitôt, le soir, il s'est lancé à travers la nuit, les rafales étouffantes et les âpres soufflets d'un ouragan de neige…
Tandis que les Bernard, enfin secoués hors de leur léthargie, s'abattent sur le pain, le fromage et les fruits, goulûment, comme sur une proie des oiseaux carnassiers, avec de petits cris de brutes affamées, que leurs doigts raidis par le froid se détendent à faire les gestes avides, Jean Fontaine s'introduit au milieu d'eux. Pour ne pas irriter les miséreux farouches, les voisins ne leur avaient délégué que l'un d'entre eux, celui qui avait déniché tout ce malheur horrible. A l'instant, celui-là, un travailleur lui-même, attise le feu qu'il vient de faire jaillir au sein d'un poêle malingre, dévoré par la rouille. Les yeux de Jean s'appesantissent de larmes au tableau d'inénarrable dénûment, d'assouvissement féroce. L'homme est si hâve et décharné, la femme est si jaune et amincie, les enfants, quatre garçons et deux petites filles, si pâles et chétifs! Jean regarde les faces terreuses, les chevelures désordonnées, les bouches gourmandes, les yeux baignés d'une volupté stupide, les haillons, les quelques meubles et ustensiles vieillis, misérables. Un long frisson de miséricorde empoigne le jeune homme, un désir intense de bonté l'embrase. Ils n'ont pas encore dit une parole de reconnaissance ou de joie, les pauvres êtres affolés par la rage d'apaiser leur faim: Jean attend qu'elle éclate de leur cerveau reprenant connaissance de la vie…
La flamme, à l'intérieur du poêle, palpite et s'agrandit. Plus vive, la chaleur se déverse, inonde la pièce qui dégèle. Avec des cris de bêtes satisfaites encore, d'un instinct puissant de revivre, les Bernard se traînent jusqu'au brasier. Jean la voit briller et sourire, jusqu'au milieu de la petite ouverture, la flamme souple et bienfaisante. Il se laisse éblouir, subjuguer par elle. Joyeuse étrangement, d'une voix ardente, elle tient un langage, et c'est confus, grave et tendre, et cela malgré lui l'attire…
Il fait, écho d'une âme lointaine à la jubilation du voisin, orgueilleux de son dévouement, du bien-être qu'il ramène à tous ces gens terrassés par la douleur. Il s'est écrié:
—Bonté du ciel! Que ça fait du bien de les voir! Pensez-vous? Monsieur le docteur, si vous les aviez vus quand on les a trouvés, le coeur vous aurait fendu. Regardez-moi cela, ils ressuscitent, ils sourient: que c'est bon d'être charitable!
—C'est un devoir et un grand bonheur! dit Jean, vaguement.
—Comment te sens-tu, Bernard? Es-tu assez fort pour me répondre? interroge le voisin.