Un sourire, en effet, se répand sur le visage du père, un feu vif a tressailli aux profondeurs de son regard. Cette flamme, comme celle du brasier, fascine Jean, le bouleverse d'un attendrissement mystérieux…
Il ajoute lui-même pour que Bernard, le gueux s'apprivoise:
—Nous sommes vos amis… N'aie pas honte!… Nous savons que ce n'est, pas de ta faute. Je suis médecin, je comprends tout…
—Bien vrai? dit enfin Louis Bernard, les prunelles démesurées, mais d'où l'hébétude enfin se retirait.
—N'ai-je pas bien deviné, mon ami? répéta Jean, c'est la maladie qui t'a découragé… Sur ton visage, j'aperçois beaucoup de vaillance… Tu es brave, si brave, qu'au jour de la misère noire tu n'as pas voulu qu'on allât mendier…
Un coloris soudain transforma les traits de l'ouvrier, son front, s'érigea fier comme celui d'un roi. Jean ne se lassait pas de contempler la flamme à chaque instant plus radieuse, plus attirante un fond des yeux adoucis par le martyre, électrisés d'espérance. Qu'elle est mystérieuse, l'auréole ceignant la tête difforme et salie!
Louis Bernard s'est exclamé, vibrant:
—Oh! monsieur! que vous êtes bon de ne pas me croire un lâche! J'avais toujours espérance… Je voulais me remettre au travail, je n'ai pas pu… Dans ma famille, on ne quête pas, voyez-vous… Il faut que ce soit des gens comme vous deux pour que je ne me fâche pas!…
Et il narra la simple et affligeante histoire. La mère, échevelée, maigre à vous figer de peur, sembla revivre elle-même, accumula des mots de souffrance et de gratitude. Les enfants, sauvages d'abord, idiots et muets, s'éveillèrent à l'exubérance, parlèrent, se lancèrent avec allégresse des taquineries, des éclats de rire. Sur les visages des garçons et des petites filles, Jean contempla une lueur chaude qui tour à tour fulgure et se voile un peu. Il sent combien les sons de leurs gorges vibrent de joie ardente. Il revient au rayon d'orgueil et de vitalité, plus frémissant que tout à l'heure, dont les yeux de Louis se sont allumés. Il regarde la physionomie de l'épouse se ranimer, s'irradier vite, s'embellir de confiance et de tendresse. De nouveau, il se laisse retenir, émouvoir par la flamme du poêle vaillante et bonne. Elle s'est fortifiée, elle s'est épandue, elle est devenue profonde. La rumeur de sa chanson, de ses éclats d'ardeur n'est-elle pas triomphale? Jean l'écoute d'un ravissement de tout lui-même on se mêlent du rêve et de la méditation lucide. Ce qu'elle module ainsi, ce qu'elle exalte, en un rythme large et chaud, n'est-ce pas la résurrection à la vie de tout une famille de la race, le renouveau de l'amour et de l'ambition en l'âme d'un foyer? C'est par elle, par la générosité des frères, que renaissent le nimbe d'allégresse vibrant, aux joues des petits, la flambée d'intelligence et d'amour dont pétille le sang du père, le brasier de tendresse revenu au coeur de la mère. Et, n'est-ce pas elle encore, cette ivresse dont Jean tressaille, exulte, est consumé, l'ivresse d'accroître la vigueur, la beauté, la puissance, l'espoir de la race? Il faut raviver l'énergie, l'orgueil de ces gens-la, pour qu'en déborde autant de force et de bonté que possible. Jean Fontaine longuement s'attache à la flamme intense aux yeux des garçons et des petites filles: qui peut deviner ce que fourniront à leur race les intelligences qu'on ranime, les coeurs dont on réchauffe l'élan vers l'effort, et la bonté? Oh! qu'il est heureux, Jean Fontaine, en face de la vie qu'il soutient, qu'il accélère, qu'il accumule, d'avoir été fidèle au rêve de sacrifice, de compassion infinie!…
Quand le récit des époux Bernard est achevé, Louis devient la proie d'une confusion bizarre et conclut avec modestie: