—Je les veux plus près encore!…
—Regardons-nous longtemps, Lucile…
Après le regard où longtemps ils se redisent, leur union douce et merveilleuse, Jean continue:
—N'est-il pas vrai que nous ne sommes jamais loin l'un de l'autre?…
—Tu ne regretter rien, mon Jean béni? dit-elle, avec tant de gratitude, qu'il en a le coeur bien faible d'ivresse.
—Je t'aime! s'écrie-t-il, Je ne t'ai jamais aimée comme ce soir! Il me semble que tous les jours, dans l'avenir, je ne t'aurai jamais aimée autant qu'à ceux qui viendront. Rêvons ensemble, veux-tu? Comme tu avais tort d'être jalouse de la flamme! C'est elle que tu haïssais, n'est-ce pas? Regarde comme elle est chaleureuse, comme elle est tendre, comme elle est certaine! Elle enveloppe, elle illumine, elle inspire, elle chante! Ecoute les sons joyeux, la mélodie profonde. Tu l'entends, ma Lucile bien aimée? Mon langage est presque celui d'un enfant, mais il est grave et mystérieux comme le vrai bonheur. Comme elle est forte, comme elle est suave, la flamme de notre foyer! N'en sois pas jalouse, elle se réjouit de notre amour. Ecoute-la bien, c'est de nos âmes qu'elle tressaille. Plus je l'entends, plus j'écoute l'harmonie de ton âme. Et ton âme, n'est-ce pas la mienne? Sans la lumière si douce reçue de la tienne, qu'est-ce que la mienne serait devenue? Quand je contemple ainsi la flamme, ne sois pas jalouse, ma Lucile bénie, j'y vois tes grands yeux noirs s'éclairer ou s'approfondir… Je songe à leur franchise, à leur ardeur si bonne… N'est-ce pas ton âme qui m'a rendu brave et content de vivre? Comme je t'aime! Comme je suis heureux! Sans toi, je n'aurais jamais eu le courage d'aimer le peuple. Si je me dévoue, si je suis fort et si j'ai pitié, si je réchauffe des coeurs et ranime des volontés, si j'ajoute à ma race de la vie et de l'amour, si je sens croître en moi le désir et la puissance d'être utile, je le dois à la tendresse qui brûle au fond de tes beaux yeux noirs… Ne sois pas jalouse de la flamme, elle s'émeut de nos âmes, elle chante l'amour, le nôtre, celui de la race, de la patrie…
Lucile, à travers un sanglot, balbutie:
—Les bûches ne durent pas longtemps, mais la flamme vit toujours…
Des larmes aux yeux des époux jaillirent, ils ont cru entendre la flamme éveiller le premier cri de l'enfant qu'ils désirent… ……………………………………….
Une longue aspiration d'air soulève la poitrine de Gaspard Fontaine. Beaucoup de chagrin s'amasse en lui, l'oppresse, et bien des fois le coeur du vieillard ne peut tout le contenir, s'ouvre s'ouvre d'un grand soupir qui diminue la souffrance. On dirait, en effet, qu'il n'est plus le même, qu'en peu de mois il a faibli, qu'il est humilié, le fier parvenu, qu'il va s'écrouler bientôt, le robuste homme d'affaires. Comme il a les traits amincis par du songe et de la peine, comme il a le regard lointain, lourd de sagesse et de repentir!