—Ah! murmure-t-elle, confuse, le coeur battant plus fort.
L'invitera-t-elle à venir? N'est-il pas dangereux qu'ils se rencontrent, tous les deux? Si elle n'appelle pas Jean, Lucien va peut-être le soupçonner d'être l'adversaire, le délateur. Il faut qu'il vienne.
—Jean, tu ne montes pas immédiatement? dit-elle, frémissante.
Un silence grave longuement tombe…
IV
L'APATHIE GÉNÉRALE, IMMENSE…
C'est que Jean revenait plus hostile à Lucien Desloges qu'il ne l'était. L'appel d'Yvonne l'incommode, l'agace, et il tergiverse. Il ne peut se dérober: il y aurait malséance et malveillance à le faire. Et l'obligation de feindre une sympathie courtoise, alors qu'il voudrait témoigner son indifférence et même son amertume, lui répugne, retarde sa docilité. Il devrait ne pas faire attendre, il veut obéir, mais une puissance intime l'en dissuade, l'immobilise sur place, et les secondes, à l'intérieur du salon, paraissent longues à vivre.
C'est que Jean revient de la première séance du Congrès de la langue française. Un peu distraitement, sans y mettre la passion d'un vrai coeur de patriote, il a suivi les préparatifs de ce ralliement des âmes françaises américaines autour de leur drapeau de survivance, la langue française. La curiosité, plus qu'un sentiment avide de jaillir, a conduit ses pas vers la salle du «Manège» où la rumeur de la foule enflait toujours. Avec quels sons palpitants d'amour et d'orgueils infiltrés le long des siècles, elle a monté de la gorge haletante des orateurs vers Dieu, la langue d'autrefois, pure et victorieuse, la langue de toujours!… A travers les rangs de ces milliers d'hommes et de femmes recueillis et parfois transfigurés, de poitrine en poitrine elle faisait courir des brises tantôt douces ineffablement, tantôt saturées des parfums enivrants du triomphe, et l'on aurait dit que tous les coeurs, au moment de certains silences grandioses, devenaient un seul coeur, le coeur gonflé de toute une race qui pleure de reconnaissance et de joie! Comme elle vivait et gardait conscience d'elle-même, comme elle se sentait de la moelle et de l'énergie devant l'avenir, cette race française d'Amérique! Sans peur et sans menaces, elle affirmait sa gloire et son besoin de vivre!
Et ces flots d'espérance roulaient Jean dans leurs profondeurs. Il ne se reconnut plus, il ignorait qu'une telle puissance d'émotion fut latente aux sources de lui-même. Certaines paroles agitèrent, en lui des échos dont la voix inconnue le bouleversait. Quelque chose de mystérieux, aux confins les plus reculés de son être, s'attendrissait, faisait monter à son coeur des larmes nouvelles. Il fut même secoué par ces rares élans de bonté qui ne sont presque plus humains à force d'être immenses. Plus étranges et profonds que ceux dont lui était demeuré le souvenir, ceux-ci laissaient en lui un mélange de douceur et d'effroi. Son esprit ébauchait parfois une explication du phénomène moral qu'il ressentait. Des affinités, dont les circonstances avaient respecté le sommeil, s'éveillaient-elles pour lui révéler combien l'âme des aïeux se prolonge en celle de leurs fils? Oui, la sève du passé coulait dans ses veines intense… Ou bien, il devait se condamner, jeune homme, de ne pas avoir déjà cultivé les germes de pur enthousiasme que renfermait son être et qui subitement palpitaient au meilleur de sa vie! Il s'accusa de nonchalance à l'égard de sa race, de ne pas avoir eu la curiosité de son héroïsme, la passion d'en connaître l'histoire, un véritable orgueil de ses traditions. Au collège, il n'avait qu'effleuré de son coeur les triomphes et les souffrances de la race française au Canada, il n'y avait pas applaudi ou compati de tout son amour. L'inconstance de son esprit, qu'attiraient alors les études les plus diverses, et les examens sans cesse à l'horizon, le rendait si peu attentif à l'épopée canadienne, qu'il ne vibrait que superficiellement aux souvenirs. Les grands jours de la Nouvelle-France ne l'avaient guère plus ému qu'Austerlitz ou l'holocauste des Thermopyles. Et depuis le collège, les vagues de patriotisme déchaînées au loin ne lui apportaient qu'une rumeur assourdie. La science l'accaparait, le refroidit, toujours plus, l'isola de ce qui n'était pas elle. Sachant de quelles ambitions, de quels égoïsmes bouillonnaient les âmes de plusieurs de ses confrères, il discernait trop bien, sous les diatribes irritées qu'ils hurlaient sur les tréteaux, les jours de campagne électorale, une exaltation mensongère parce qu'elle était calculatrice. Sans doute, il exagérait la laideur, et surtout, l'instinct du lucre chez eux: il oubliait principalement que tous ses camarades n'avaient pas une bourse paternelle où se fournir et, que plusieurs flammes du coeur jaillissaient de leurs poitrines salariées. Mais ne fallait-il pas qu'il étranglât, si peu souvent qu'il vînt, le remords de ne se soucier qu'indolemment des destinées nationales? Il avait mobilisé toutes ses forces d'intelligence et de courage pour la conquête de la science aimée. Les hommes pouvaient-ils exiger plus de lui que la consécration de lui-même à leur bien, à leur soulagement, à leur patrimoine d'honneur? Un idéal trouble d'humanitarisme le dominait seul, réduisait à néant les quelques blâmes fugitifs de la conscience…
Au cours de la dernière année, cette oisiveté de la fibre patriotique s'approfondit encore. Le doctorat la hantait, le prenait tout entier… Des amis, pendant la dernière semaine, l'appelèrent en souriant Monsieur le docteur Fontaine. Quelques envieux lui firent l'aumône de félicitations grimaçantes. L'ivresse du succès ne tarda pas à tomber, était presque morte en lui, cet après-midi même, alors que son ambition avait interrogé l'avenir. Au son des mots qui éclatent et triomphent ce soir, il comprend la minute bizarre, entraînante qu'il a vécue devant, les plaines d'Abraham. Des forces obscures l'avaient remué dont l'impulsion devient plus énergique, activée par la circonstance, les drapeaux, la multitude, les discours, les hosannahs vers le ciel, la clameur des bravos, le frémissement des espoirs. Comme jadis, aux bords du Saint-Laurent rêveur sous le crépuscule, l'âme traditionnelle des villages flambait dans les feux de la Saint-Jean qui fraternisaient au loin de colline en colline, les Français d'Amérique, à travers la pénombre des siècles, des monts de la Louisiane aux sommets de l'Acadie, des pics du Maine aux cimes des Laurentides, allument des brasiers de joie intenses et fraternels. C'est la résurrection des ancêtres par l'amour de leurs fils…