Quand il s'arrache au magnétisme de tout cela, Jean revient à l'analyse de ce qui s'agite aux profondeurs de lui-même. Quelles perspectives, dès lors, s'élargissent en sa mémoire! Les aïeux, fantômes jusque-là vagues pour lui, s'animent d'une forme plus tangible, d'une présence plus chère. Il ne les revoit plus seulement immortels dans leur sacrifice, comme aux champs d'Abraham, ils revivent, en lui humblement et noblement. Avant le grand-père, race de travailleurs acharnés à la besogne du sol, quelque part dans les plaines de la Beauce, et depuis le grand-père, détaché de la ferme par le sortilège de la ville, race d'ouvriers tenaces au labeur, la race des Fontaine a de vigoureuses racines en patrie canadienne. On n'a pas transmis les traditions de sa famille à Jean, mais il devine ce qu'on ne lui a pas dit, tout un passé de vaillance, de robustesse et de foi. A la façon dont le sang lui frappe au coeur, il n'a pas besoin qu'on lui fasse des récits ou narre des légendes, il sait que roule dans ses veines un torrent de choses fortes et saines. Et cependant, a-t-il eu jamais le culte des ancêtres, furent-elles même un souvenir, les visions où leur ombre fuyante revenait à sa pensée, n'était-il pas insensible devant elles? Comment est-ce la première fois qu'un lien se noue entre elles et lui, qu'une tendresse en lui monte vers des êtres presque réels, presque souriants, vers les anciens, les pionniers, les colons, les femmes héroïques, les amants de la terre, les croyants, les honnêtes, le grand-père travaillant comme un galérien pour que les siens toujours plus nombreux n'eussent pas honte de lui?
Une dernière acclamation ébranle cette foule et les voûtes. L'unanimité cesse, il n'y a plus que des individus qui bientôt se bousculent à la sortie. Des mots banals se prononcent, amoindrissent les grandes choses qui ont été dites. Quelqu'un s'écrie: «Qu'il faisait chaud! On fondait!» Plus loin, un autre gémit: «Si ce n'était pas si loin, la maison!» A coup sûr, l'enchantement s'émiette, on redevient bourgeois, content de soi-même. Au foyer, ne retrouvera-t-on pas l'insouciance au-dessus de laquelle ont plané les âmes quelques heures? A quoi bon des soubresauts de patriotisme, s'il ne s'infiltre pas dans la vie canadienne-française pour y couler, l'enrichir et l'élever? Après que des paroles flamboyantes l'ont traversée comme des éclairs, l'apathie revient sereine. Jean ne l'ignore pas, il en éprouve beaucoup d'amertume. Aux quelques amis qui se détendent le cerveau par un bavardage sur les jeunes filles ou des saillies à la québécoise, il ne donne que des réponses à demi conscientes, presque des monosyllabes.
—Depuis que tu es Monsieur le Docteur Fontaine, insinue même l'un d'eux, crois-tu le badinage au-dessous de ta dignité?
—Pourquoi cette taquinerie? Tu me connais pourtant, Jules, répond-il. Je regarde la foule, comme vous tous, chers amis, mieux, que vous, puisque je parle moins.
—Tiens! nous parlons trop? Nous ne voyons rien, nous qui ne songeons qu'à voir! dit un autre.
—Il est des choses que vous ne voyez pas.
—Quoi donc?
—Pourquoi ternir votre joie si claire? dit Jean, avec une gravité douce. Ce que j'aurais à dire n'est, pas gai, voilà tout… C'est une impression confuse. Je ne saurais préciser d'elle qu'une chose, c'est qu'elle me possède. Je regrette de ne pouvoir rire comme vous…
Jean ne cherche plus de causes à cette peine, il s'y abandonne servilement. Autour de lui, les gens s'appellent, se crient des riens, souvent des niaiseries, se mêlent, se piétinent, s'excusent ou se chatouillent l'épiderme d'invectives, commencent à oublier… La Grande Allée fourmille d'une cohue babélique. Les cochers, le visage en contorsions, le geste furibond, glapissent, tonnent, anathématisent, se servant de leurs vocables tranchants comme les archers de leurs lances pour frayer jadis un passage au carrosse des rois. Les tramways écrasent sous le poids des êtres humains. Les lampes électriques clignotent d'un oeil narquois. Tout ce tumulte n'empêche pas les arbres d'être silencieux dans l'ombre. Il descend, du ciel et des étoiles une mélancolie douce comme une rosée d'amour.
Jean remonte la Grande Allée. Il cause avec Paul Garneau, un ingénieur forestier, très-intelligent, presque son ami. Ils vivaient trop peu dans l'intimité l'un de l'autre pour s'aimer comme des frères, mais leurs âmes s'attiraient, devinaient qu'elles auraient pu se rejoindre plus profondément en elles-mêmes, si la vie leur eût prodigué l'occasion de vibrer ensemble. Des causeries espacées, un frisson d'art qu'ils avaient partagé quelquefois au concert, une émotion plus fine qu'ils n'avaient pas craint de s'avouer, maints silences dont le prolongement n'eut rien de pénible, n'était-ce pas assez pour que se fussent nouées quelques attaches entre eux?