Voici qu'il discute son enthousiasme, essaye de le détruire en lui-même. Du fait qu'il veut faire produire à son individualité un maximum d'efforts isolés, résulte-t-il de l'égoïsme, de la fatuité mesquine? Sans avoir une culture précisément vaste, il est capable d'élever sa pensée, d'éprouver des aspirations hautes. Les échos de la grande joute moderne entre les devoirs solidaires et l'individualisme effréné se sont prolongés jusqu'à lui. Fier d'appartenir à la race canadienne-française, il est convaincu qu'il ne peut se désintéresser d'elle et qu'elle a besoin de son apport à la richesse intellectuelle et morale qu'elle accumule. Cet idéal nouveau, que toute son âme aime déjà, s'épure et s'ennoblit, et c'est à la race qu'il offre l'honneur de tout ce qu'il accomplira par lui d'oeuvres durables.
Il est résolu. Il lui semble, décidément, qu'il possède le moyen de fournir leur plein essor à ses facultés maîtresses. Quelle joie de n'être plus incertain! Une paix suave déborde en son être. L'intensité du rêve rayonne sur son visage. Ses yeux, aux prunelles de jais velouté, pétillent de force nerveuse et d'intelligence. Ainsi radieux sous le front ample et finement dessiné, ils subjuguent. La douceur de la bouche tempère ce que l'ossature des joues fait saillir de trop vigoureux. Une distinction réelle flotte sur l'ensemble des traits, mais elle donne l'impression d'avoir été acquise et laisse deviner le sceau de la naissance plébéienne.
La brise gonfle les touffes de sa chevelure aussi brune que le chêne noir de la chaise où il est assis, la tête mollement posée en arrière. Fatigué d'être immobile à réfléchir, il se lève. Un complet gris acier l'habille parfaitement, cache la maigreur de son corps. Mais dressé d'un élan magnifique sur une taille libre, il avance, de long en long sur le balcon, d'un pas solide et gracieux. Alors que sa songerie l'absorbait tout entier, il n'a vu la scène extérieure qu'à travers une buée confuse de couleurs et de formes. Et maintenant, la détermination qu'il vient de prendre le magnétise, et il regarde si profondément en lui-même que son regard se ferme aux alentours.
Il n'aperçoit pas encore une femme dont la silhouette bleu cendré ne bouge plus, à la porte même de l'enclos qui sépare du Chemin Saint-Louis la pelouse devant la maison qu'il habite. On l'a informée que c'est ici la demeure de Gaspard Fontaine pour qui son père l'a chargée d'un message. Sa robe, d'une étoffe imitant le crêpe de chine à s'y méprendre, tombe sur des lignes charmantes et fermes. Le chapeau, léger ensemble de roses pourpres et de paille de riz claire, s'harmonise à la physionomie timide. Enfant d'un modeste ouvrier, Lucile Bertrand hésite, effarouchée par l'éclat de la façade, la finesse des rideaux, la courbe imposante de l'escalier de pierre et l'allure hautaine du jeune homme.
Le souvenir de son père malade équilibre son courage. Elle se décide. Jean, au bruit du loquet, éprouve ce faible tressaillement intérieur que les moins nerveux connaissent. Pendant qu'elle referme la porte, le coup d'oeil du médecin qui l'examine est ravi par l'esthétique pure de ce modelé féminin. Lucile Bertrand se retourne, et leurs regards s'interrogent quelques secondes. Jean remarque la beauté sobre de ce visage un peu triste, mais son esprit, curieux de ce que cette femme désire, s'occupe uniquement de conjectures. La jeune fille, toute surprise que les yeux de l'inconnu soient bons et beaucoup moins arrogants que sa démarche, croit retrouver sa confiance en elle-même. Les joues plus vermeilles à chaque instant, elle se hâte sur l'allée de cailloux bleuâtres. Elle s'était donc trompée: le craquement de ses pas jette une frayeur étrange en son âme, et sa bravoure chancelle un peu.
Le jeune homme, au sommet de l'escalier qu'elle gravit craintive, attend qu'elle vienne à lui. Le chapeau, qu'elle incline trop vers les degrés rudes aux souliers minces, dérobe le visage à son admiration grandissante. Il lui semble qu'il émane des fleurs un arôme plus attendrissant qu'à l'ordinaire, que la chanson d'un rossignol niché dans l'orme le plus voisin soit la plus douce qu'il ait entendu fredonner par un oiseau. Lucile, tout près de le rejoindre, ose lever sur Jean de larges prunelles où tremble une prière.
—Voulez-vous être assez bon de me dire si c'est bien ici la demeure de
Monsieur Fontaine? lui demande-t-elle, un peu balbutiante.
—Vous désirez le voir immédiatement, Madame? répondit-il, plus mal à l'aise qu'il ne le voudrait, sous l'humilité des yeux profonds.
—Oui, Monsieur, le supplie-t-elle, remuée par cette voix grave et chaleureuse.
—C'est dommage que vous ne puissiez pas le voir à l'instant même. Il est allé à Lorette… S'apercevant qu'elle en est vivement déçue, il précise afin qu'elle ait le temps de vaincre son trouble: Oui, Madame, une excursion d'automobile… Ma soeur l'accompagne. Ils reviendront tout à l'heure. Faut-il que vous l'attendiez?