—Non. Monsieur, ce n'est pas nécessaire… Vous pourrez le lui dire vous-même, si vous avez cette bonté…, commence-t-elle à expliquer.
Plusieurs secondes de silence interviennent. Elle cherche des expressions. Et pourtant, la chose lui avait paru si simple, elle se l'était redite à toutes les minutes de la dernière heure. Oh! qu'elle aurait préféré tout dire à Monsieur Fontaine lui-même! Maintenant qu'il faut parler à ce jeune homme, c'est différent, le petit discours échappe. Elle se croit ridicule, Jean la trouve exquise, ainsi farouche, ainsi tremblante.
Il a pitié de son angoisse intime et tâche de l'en délivrer.
—Avez-vous confiance en moi? lui suggère-t-il, familièrement, avec un sourire.
—Beaucoup plus en vous qu'en moi-même, dit-elle, d'un élan spontané, un éclair vif sillonnant son regard, mais confuse aussitôt d'avoir été si primesautière. Jean sourit davantage. Elle a l'intuition qu'il ne condamne pas sa hardiesse et qu'il accueillera son message avec bienveillance.
—D'un ton plus alerte, elle reprend:
—Mon père est François Bertrand, l'un des ouvriers de M. Fontaine. Il devait se remettre à l'ouvrage demain. Depuis une semaine, il était presque revenu à la santé. Hier seulement, il est retombé malade. Le docteur a dit que c'est la rechute…
—De quoi souffre-t-il? interrompit le jeune médecin, intéressé.
—Des fièvres, Monsieur, répond Lucile, machinale, un désappointement répandu sur ses traita assombris. L'émotion, bien qu'indéfinissable, a été soudaine et pénétrante. Eh quoi! il ignorait que son père avait été si malade, pendant plusieurs semaines! La mort effroyable avait pu menacer l'un des ouvriers sans que le patron eût jugé convenable de s'en inquiéter auprès de sa famille! Cela avait été leur vie entière, à tous ceux de la maison désolée de là-bas, cette peur de la mort. Et le fils du maître n'en sait rien… Elle se sent bien étrangère ici, bien inférieure, et son coeur en est oppressé.
D'une voix plus douce, parce qu'il attribue la brusque pâleur de la jeune fille au chagrin, Jean a repris: