—Il ne faut pas vous désespérer, Mademoiselle. On en revient, même d'une rechute…. Vous avez tort de craindre: il faut oublier la mort aussi longtemps qu'il y a un espoir… Je suis médecin: me permettez-vous d'aller visiter votre père?

—Oh! que je vous remercie pour lui! s'écrie-t-elle, ses yeux s'humectant de reconnaissance et dévoilant au jeune homme la sourde tendresse d'une âme exubérante.

—Dieu ne vous enlèvera pas un père que vous aimez si bien! dit-il, ému d'une singulière tristesse.

Elle n'a rien à répondre. Son coeur a soulevé jusqu'aux paupières deux larmes jaillissantes. Jean les voit lentement glisser, douces comme l'amour et lourdes comme la souffrance. Une exclamation intérieure, cri impulsif et profond de pitié lui monte aux lèvres, il voudrait lui dire: «Pauvre enfant! je comprends votre peine!» L'homme du monde se ressaisit. Ne serait-ce pas du sentimentalisme outré, naïf même, que de révéler à cette enfant, du peuple toute la sympathie qu'elle agite au fond de lui-même? N'a-t-il pas été suffisamment généreux pour elle? La consolation devient aisément fade, si elle se prolonge: cette excuse le rassure, étouffe un remords passager d'avoir eu honte. Quel élan impérieux l'avait ainsi poussé vers la timide ouvrière? Il s'étonne d'y avoir si peu résisté, de s'être laissé attendrir avec un abandon presque nécessaire? Une femme qui souffre, la plus humble, la plus laide, amollit toujours un vrai coeur d'homme, oui, c'est bien cela! Et la jeune fille est tellement jolie, soumise et silencieuse, lui faisant sa confidence d'amertume.

Consciente que l'entrevue doit se clore, elle dit bientôt:

—Je vous demande pardon, Monsieur Fontaine. Je n'aurais pas dû comme ça, presque pleurer. C'est un peu votre faute… Quand je pense qu'il peut mourir, c'est plus fort que moi, le coeur me tourne de chagrin. Je n'oublierai pas vos bonnes paroles: si vous saviez comme je vous en remercie!

—Je suis déjà récompensée, Mademoiselle, puisque j'ai votre gratitude…

—Bonjour, Monsieur Fontaine!…

—An revoir, Mademoiselle Bertrand! conclut-il, d'une voix trop absente.

Le dernier sourire de Jean a été plus indifférent, pour ainsi dire moins fraternel. Lucie en apporte du froid au coeur. Les cailloux se plaignent, le loquet de la porte gémit sèchement, puis le trottoir de la rue a des résonances dures. La sirène brutale d'un automobile la fait frissonner tout à coup, les sabots tapageurs d'un cheval exaspèrent ses nerfs un moment plus tard. Tout l'éblouissement des résidences luxueuses l'aveugle. Il faut qu'elle réagisse contre le malaise aigu. Le message est accompli. Son père sera content, il aura de l'ouvrage, dès qu'il sera guéri. Elle devait être satisfaite d'elle-même, ne pas traîner ce regret au fond de l'être. Pourquoi le fils du patron n'a-t-il pas eu un sourire d'adieu autre que celui-là, aussi? Il a été bon, oh oui, très bon pour elle, mais il n'était plus le même, au départ, comme s'il eût été ennuyé, soucieux de se libérer d'elle. De nouveau, elle courbe sous la pensée d'être pour lui la passante qu'on ignore, que souvent on méprise. Elle s'égare, elle est ingrate, ne lui a-t-il pas promis de venir voir son père? Au moment où il a dit cela, elle a compris qu'il offrait de la sympathie et de l'espérance. Sensitive que la moindre émotion bouleverse et la moindre blessure déchire, elle se torture encore de vaines inquiétudes; et c'est tout. Elle est certaine qu'il viendra, qu'il ne dédaigne pas l'ouvrier, puisqu'il est compatissant au malheur de celui qui est son père. Elle laisse gonfler au coeur la source d'espérance! La brise imprègne son front de tendres fraîcheurs, la marche lui devient légère et grisante, les arbres de la Grande Allée, où elle s'engage, lui murmurent des refrains moins tristes…