—Rigolo, comme dirait Lavedan.
—Examines-tu les hommes et les choses à travers la lorgnette de Lavedan? Je puis affirmer que Lavedan n'a guère étudié le patriotisme canadien. Il a fait une satire étudiée des moeurs parisiennes, en virtuose. Rigolo, Lucien, ce n'est pas le mot à sa place, tu me permets de le dire?
—Rigolo… j'admets qu'il faut s'entendre. On ne va pas aux réunions patriotiques avec la fièvre de plaisir qui pousse au bal. Tout de même franchement, le patriotisme, cela m'embête. N'est-il pas temps qu'on cesse de nous rompre l'oreille de tons ces mots rouillés qui sonnent la vieille ferraille, tradition, coutume, institutions?… La plupart de ceux qui font tant de bruit avec eux ne savent même pas ce qu'ils veulent dire. Ils ne signifient plus rien parce qu'ils ont trop servi. Les siècles usent tout…
—Même ce qui est éternel? demande Jean.
—Les peuples ne sont pas éternels! ils meurent, c'est l'histoire…
—Si je te comprends bien, la race canadienne-française n'a plus qu'à s'endormir en la plus béate agonie…
—Comment cela, je t'en prie?
—Dame! une race fatiguée des traditions, des coutumes et des institutions qui la rendirent forte et généreuse, n'est-elle pas malade et n'est-elle pas sur la pente d'en mourir?
—Ce n'est pas ce que je dis, Jean. Je suis las de choses qui ne me disent plus rien, qui sont impuissantes à m'émouvoir. C'est défloré, décrépit, fade, ennuyeux. Au point de vue logique, tu as raison. Mais tout cela m'agace, m'endort. N'est-il pas vrai que, ce soir, il furent tous assommants? Je les entends: des aïeux par ici, des héros par là, une douzaine de fois Montcalm et Lévis, plus souvent encore l'inévitable Monseigneur Montmorency de Laval, avant tout le refrain sonore de tradition, langue, droits… Quel tapage! quels gestes! quel dortoir! Eh bien, oui, tout cela m'embête… En somme, qu'importe? je n'empêche pas mon voisin de s'emballer?
—Comme tu parles bien, cher ami! s'écrie Jean, dont le sarcasme est adroitement masqué. Il faut déchirer le vieux haillon traditionnel. Il faut se vêtir tout en neuf, avec de l'idéal bien moderne. Le passé? une légende tant de fois redite qu'elle est devenue banale, un conte inepte d'école élémentaire! Les aïeux répandirent leur sang? Quel enthousiasme vieillot! Ils ont répandu leur sang, qu'est-ce que cela prouve? C'était la mode, en ce temps-là, de mourir pour la patrie. Ils allaient à la mort, comme tu vas au bal, Lucien. Tu n'as pas la sensation d'être un héros, j'espère?