—Cela te délecte de l'imaginer, Lucien?
—Que tu es étrange!… A certains moments, ta voix résonne en moi comme celle d'un adversaire, et je regrette d'avoir été si expansif.
—Je t'avouerai que je n'ai pas aimé cette boutade contre nos professeurs. Ce qu'ils nous ont donné de leur coeur est inviolable… Si nous étions moins paresseux au collège, nous deviendrions peut-être d'autres hommes. Toutes les réformes crouleront devant, l'insouciance… N'ont-ils pas fouetté nos énergies? As-tu essayé de rendre effectif leur enseignement, de parcourir les espaces qu'il ouvrait? Nous n'avons pas la curiosité passionnée d'apprendre, nous n'avons pas d'appétits intellectuels! C'est presqu'une souillure de besogner rude, les plus admirés sont ceux qui réussissent vaille que vaille en ne faisant rien. Pour combien n'est-ce pas une gloriole d'être le grand talent qui pourrait s'il voulait?… L'initiative, des professeurs opère sur les cerveaux automatiques des bûcheurs ou sur les belles intelligences trop sûres d'elles-mêmes et langoureuses, quand elles ne sont pas désoeuvrées. Avant de la condamner ne devrait-on pas faire le procès des élèves?
—Je n'avais jamais pensé à cela…
—Je n'ai pas voulu t'offenser, Lucien, je te prie de le croire.
—Tout de même, ce sont des repaires de tradition!
—Cela suppose des bêtes sauvages. La comparaison n'est-elle pas trop brutale? dit Jean, avec un sourire espiègle où flottait de la tristesse.
Jean Fontaine a tenu parole. Maître de ses nerfs, il en a détourné les violences, quand ils s'irritaient. A plusieurs reprises, une exaspération mauvaise lui faisait bouillonner le sang à la tête. Les enthousiasmes du soir brûlaient encore ses veines: Lucien jasait, cynique, désinvolte, étalait les replis de son âme. Et plus l'intelligence de Jean les fouilla de son analyse perçante, au fur et à mesure qu'ils se montraient, plus elle a mesuré combien était large et profond l'égoïsme de cet homme… Il raille, il outrage, il nie. Inutile de lui demander pourquoi, il va bredouiller, parce qu'il ne le sait pas. A-t-il réfléchi? Il ne pense qu'après avoir entendu ce que les remous de l'opinion lui bourdonnèrent à l'oreille. Que faut-il dire, aujourd'hui, pour être distingué? Que ne faut-il pas dire, surtout, pour n'être pas sot et provincial? Tel principe d'avant-garde, après les avoir longtemps effarouchés, apprivoise les esprits: Lucien Desloges l'affirme alors tapageusement, non parce qu'il y croit, mais parce que c'est un titre à l'excellence, au raffinement. Le Saint-Jean-Baptisme est en disgrâce, croit-il: il ne se rend pas compte lui-même de ce qu'est le Saint-Jean-Baptisme. Autour de lui, on prétend qu'il est retardataire et grotesque: la vision brumeuse d'une chose vétusté et démodée lui suffit, il crible la Saint-Jean-Baptiste d'épigrammes. Il n'a jamais eu la conception nette du mot tradition, il ne s'occupera jamais de l'avoir; il voit un stigmate au front de ceux qui la vénèrent, stigmate de servilisme et d'infériorité morale: il regarde en bas grouiller, dans la lie des ignorantins, les valets de la tradition infâme. Et toujours aussi lestement, aussi nonchalamment, qu'il s'agisse de patriotisme ou de religion, de principes traditionnels ou même éternels, il ignore ce qu'il insulte, il ignore ce qu'il nie. Ce n'est, pas un doute que le doute frivole: il n'y a de vrai doute que celui des penseurs. Ceux-ci ont, la noblesse de leur angoisse: Lucien Desloges doute béatement, lui, parce que c'est gentil, original et pas ridicule. Avec une candeur sereine, il doute de sa race, de l'héroïsme, des traditions, de la morale, du sacrifice, de l'effort, de l'idéal, de la bonté de Dieu même, assez probablement. Sur les ruines que le doute accumule en lui-même, il construit un être rayonnant d'inconscience et de superbe fragilité. Pourvu qu'il restât debout, son moi gavé de jouissances, toutes les choses vénérables tomberaient, avant qu'il répandît une larme sur les grands souvenirs qui meurent…
Ainsi Jean, le long de la causerie, a vu saillir en lumière tous les aspects, toutes les lignes du personnage. Mais devant lui, trop de choses ont surgi les unes après les autres, fuyant pour revenir et fuir de nouveau, pour que le portrait moral de Lucien Desloges n'ait pas quelque chose d'inachevé. Jean éprouve qu'il n'étreint pas tout, que sa conception n'est pas aussi lucide qu'il tâche de la rendre. Il y a des profondeurs qui se dérobent, il demeure superficiel. Ce qu'il reproche à Lucien ne cesse pas d'être vague: et si on lui demandait ce que Lucien devrait être, ne s'en tiendrait-il pas à des généralités insuffisantes? Ne fait-il pas de grands geste! dans le vide? Peut-être un idéalisme creux l'a-t-il attendri… Il ne sent plus d'aigreur: l'exaltation de coeur se repose. Sa propre nonchalance fut-elle moins lourde? N'y aurait-il pas de l'injustice à flétrir un autre homme de lâchetés qu'il doit retourner contre lui-même? Il fut, sans doute, admirable de promettre de l'effort et de l'amour: consacrera-t-il à vouloir une énergie fidèle? Incapable, en ce moment, de préciser avec force une vision de fraternité canadienne-française qui est trop nuageuse, trop vaste, trop peu réalisable, ressaisi par l'indifférence habituelle, il ne lutte pas contre le relâchement des nerfs, l'affaissement du courage. La tristesse inonde son être, l'empoigne…
L'antipathie contre Lucien Desloges s'émousse: à quoi servirait-il de lui disputer l'âme d'Yvonne? La jeune fille ne cause-t-elle pas avec la plus douce exubérance? Il lui semble même qu'elle y glisse de la provocation. Tant d'égoïsme insolent n'a donc pas ébranlé sa tendresse: Jean ignore ce qu'il pourrait, inventer pour l'affaiblir.