—Il viendra…

—Qu'il vienne ou qu'il ne vienne pas, ça m'est bien égal! C'est un jeune, et un jeune, ça ne vaut pas la peine d'en parler.

L'étreinte du bras se dénoue, amollie. Jusqu'alors, la promesse de Jean Fontaine est demeurée intégrale en la mémoire de Lucile: aucun doute ne l'avait même effleurée. Elle s'est souvenue de l'accueil sans morgue, du sourire, de l'accent, de la pitié du jeune homme comme de choses très bonnes et qui ne pouvaient l'avoir déçue. La scène entre elle et lui revint souvent, tous les jours, hanter son esprit d'images auxquelles celui-ci découvrait un charme inéprouvé, dont la douceur pénétrait. Plus elles furent assidues en elle et s'y creusèrent, plus s'aviva l'impatience de revoir Jean. Il semblait qu'il apporterait avec lui quelque chose d'indéfinissable qui, promptement, magnifiquement, délivrerait son père. Puisque sa bonté seule ensoleillait d'espérance, il devait avoir une science toute-puissante. Ce retard, en quelque sorte, l'auréolait aux yeux de Lucile: elle se sentait toujours plus infime devant lui comme devant un être radieux et supérieur. Et n'est-ce pas à la confiance en lui, impérieuse, qu'elle est beaucoup redevable d'une telle conviction?

Mais que les nerfs soient las d'être tendus ou que le prestige du jeune médecin tout à coup pâlisse, tant de suggestion vient de faiblir. La crainte envahit Lucile. Elle raisonne, elle commence à ne plus croire. S'il allait ne pas venir?

Ne fut-elle pas obsédée par une leurre? Le lendemain, le soir même du jour où il prit rengagement qu'elle avait reçu de tout l'élan de son âme, il a peut-être oublié. Les soupçons d'alors de nouveau l'inquiètent; la bonhomie de Jean Fontaine avait été une apparence, un mirage, une politesse débonnaire qui déguisait l'ennui, plus visible à l'adieu. Le patron dirigeait cinq cents ouvriers: l'un d'eux valait-il la peine qu'on eût de la sympathie, qu'on se dérangeât? Le fils jeune, avenant, si bien vêtu, de parfaites manières, avait assurément d'autres plaisirs que celui de compatir au malheur des ouvriers qui tombaient, des plaisirs qui lui avaient obscurci la mémoire. Il se fait en l'aine de la jeune fille comme une chute profonde. Elle est déprimée, tout-à-coup sans ressorts intimes. Elle regarde le visage brisé de son père, elle entend la respiration fragile: l'effroi la glace, elle tremble. Puis, elle revoit les fortes joues saignantes, les épaules largement solides, les yeux palpitants de clartés saines, l'affectueux sourire de François Bertrand, si crâne avant les fièvres!… Elle s'insurge, elle ne veut pas admettre que tout soit perdu. Un retour de courage la secoue, la ranime. La physionomie de Jean ne se présente plus à elle que franche, inspiratrice de bravoure. On ne ment pas, quand, on sourit avec une telle lumière au fond des yeux; on n'a pas l'intention d'humilier, quand la voix s'adoucit comme l'air d'une chanson triste; on n'est pas lâche, quand de soi la bonté rayonne ainsi… Il viendra, le fils loyal du patron, réchauffer l'ardeur à, terrasser le mal, parce qu'il possède un don que Lucile ne peut définir, mais qu'elle sent: le pouvoir d'agiter en l'âme l'espérance!…

Exténuée, Germaine s'est assoupie. Sur les deux bras charnus comme sur un mol oreiller, la tête s'affaisse. Quelques sons étouffés divaguent sur les lèvres. Un rien détruirait ce frêle sommeil. Lucile marche vers la fenêtre où la brise lui rafraîchira les tempes. La pureté bleue du ciel tombe en elle comme un fluide qui repose. Dans la cour, au-dessous, quelques fleurs paraissent heureuses de n'être plus étourdies par le soleil. Les herbes sauvages foisonnent autour des plates-bandes où les feuilles des légumes commencent à poindre au ras du sol. Le rosier, là-bas, se pare de boutons gonflés d'amour. Deux arbrisseaux, pommiers minuscules, s'enorgueillissent, de leur jeune ramure. Ce matin même, Lucile a lavé quelques morceaux de linge: ils bougent à peine dans l'air, aussi blancs que les petits nuages satinés de l'espace.

Aussi blanche que les petits nuages est la robe de mousseline qui enveloppe Thérèse Bertrand de souplesse gracile. Sa mère l'avait ainsi rendue belle, pour la visite du docteur Bernard. C'est qu'il en imposait, le docteur Bernard, avec la redingote sévèrement ajustée, la chaîne d'or aux reflets graves, les airs de science hautaine. Dans certaines familles, il y a comme une superstition de plaire au médecin; on croit que, si l'ordre à la maison lui fut agréable, il en rapporte un plus grand souci d'être salutaire. Toujours est-il que Thérèse est exquise à voir. Elle a, voltigeant sur le cou le plus fin, les plus touchantes mèches blondes pour lesquelles on puisse soupirer. Le visage a la couleur du liseron des champs au bord des ruisseaux purs. Les lignes n'en sont pas irréprochables, mais il est charmant. La bouche est une merveille de coloris et de grâce. Escortée d'une bonne américaine, elle éblouirait les passants qui diraient: «Quelle Jolie petite demoiselle»!

Il donc admis qu'elle est délicieuse à voir. Comme si elle posait les pieds sur la mousse, elle elle fait à peine gémir le prélart du couloir. Depuis trois jours, il n'y a presque plus de bruit dans la maison. Elle s'ingénie à ne pas en éveiller elle-même: «Pas plus que les mouches!» dit-elle, avec un sérieux, qui met des larmes aux yeux des grands frères, Elle sait, qu'elle ne doit, pas lâcher à tue-tête la nouvelle que son front, devenu beau sous l'effort, de la pensée, garde avec une jalousie d'enfant.

Thérèse bientôt rejoint sa mère. Elle écoute le mystère des mots qui s'étranglent au fond de la gorge, elle a peur de ce râle. Elle n'ose tirer la manche du corsage, appeler tout fort. Apercevant Lucile à la fenêtre, elle s'empresse vers elle d'une allure plus timide que celle d'auparavant.

—Lucile! murmure-t-elle, essoufflée, bien bas, de l'effarement naïf au fond des prunelles. Il y a un Monsieur…