Elle ne jetait qu’un coup d’œil distrait sur les procès pour Breach of Promise (manquement à une promesse de mariage), généralement pleins d’intérêt pour les demoiselles, ni sur ceux de divorce, plus intéressants encore, et qui ouvrent de si étonnantes éclaircies dans les recoins mystérieux des intérieurs de la haute vie britannique ; elle ne lisait pas avec une attention plus sérieuse les beaux extraits des sermons du dimanche, les péroraisons stupéfiantes des prêcheurs à la mode, ni les articles palpitants des missionnaires sur la providentielle propagation dans les tribus du centre de l’Afrique, des articles de Birmingham combinés avec ceux de la foi.

Non ; ce qui la préoccupait dès son réveil, ce qui attirait sa curiosité, ce qu’elle parcourait avec des yeux avides, c’est la colonne d’angoisse, l’agony column.

D’ordinaire la deuxième de la première page, sa hauteur ne dépasse guère trois ou quatre pouces ; mais dans cet espace restreint s’agite, prie, pleure, espère et sanglote tout un coin de l’humanité.

Surpris d’abord, je ne tardai pas à m’expliquer l’ardeur de la sensible Connie ; je compris combien pouvaient se passionner les imaginations rêveuses des jeunes et vieilles demoiselles qui trouvent une pâture quotidienne dans ces entrefilets mystérieux, exposant au public, avec la brutalité de l’annonce, les angoisses des amantes, des épouses et des mères.

L’agony column est, certes, de toutes les colonnes du journal, la plus excentriquement anglaise, offrant en quelques lignes écourtées comme des télégrammes une série jamais interrompue de drames, de comédies, de larmes, de misères et de hontes où l’amour joue le premier rôle sous l’œil généralement indifférent du lecteur.

Mais ceux qui, comme miss Connie, se donnent la peine de suivre ces correspondances si brèves et si passionnées, d’écouter ces cris de détresse et ces appels à un seul, au milieu de la foule impassible ou railleuse, y trouvent bientôt tout l’attrait d’un roman.

— Ah ! me dit-elle un matin, je suis bien heureuse !

— Que vous est-il arrivé, chère miss Connie ?

— Ce n’est pas à moi qu’il est arrivé rien d’heureux, c’est à cette pauvre miss S. T.

— Esther ?