—Tu l'as dit toi-même, je ne lui dois rien, répliqua l'autre. Que la malédiction dont il me menace retombe sur sa tête!
—O fils de Meryem, je ne te maudis pas. Que le prophète me garde de te maudire, c'est assez que ma tête soit vouée. Mais écoute mon conseil ou plutôt ma prière. Que celle que tu emmènes ne trouve jamais ses heures lourdes; enveloppe-la de bien-être et d'amour.
Puis, s'attendrissant en dépit de lui-même:
—Et toi, Afsia, tu emportes ma vie et je n'ai plus le droit de te retenir. A côté de la tienne, pleine d'espérance, la mienne, pleine de désolation ne doit pas compter. Mais j'ai peur pour toi, je crains que tu ne t'en ailles accouplée au mal à quelque destinée maudite. Écoute, mon enfant, écoute mes dernières paroles. Si jamais le désastre venait frapper ta tête, souviens-toi! souviens-toi qu'il y a quelque part dans la plaine, loin des sultans, des méchants et des envieux, un haouch, le tien, qui restera dans la tristesse et dans l'ombre jusqu'à ce que tu viennes l'ensoleiller par ton retour. La porte en sera pour toi constamment ouverte; viens le jour, si tu peux marcher le front haut; viens la nuit, si tu redoutes les regards; viens couverte d'habits de fête ou couverte d'opprobre et vêtue des haillons des misérables, viens maudite des hommes et délaissée de Dieu; le vieillard qui devait être ton époux et qui n'eût dû songer qu'à rester ton père, t'attendra, te gardant jusqu'à son heure dernière ta place à son foyer et ta place dans son cœur. Et maintenant, un mot d'adieu: Va avec la paix! Va avec la paix! Va avec la paix!
Et il écouta si elle lui répondrait, si elle lui criait adieu, mais il n'entendit rien; alors, il s'agenouilla le front sur la terre, mouillant de ses larmes la poussière du chemin.
Entraînée par la main impitoyable, Afsia marchait toujours et, lorsqu'elle voulait se retourner, émue jusqu'au fond des entrailles par cette voie douloureuse, lorsqu'elle voulait revenir sur ses pas et crier: «Mansour, Mansour, me voici!» l'autre lui fermait la bouche en la poussant devant lui:
—Marche! marche! disait-il.
Et elle marchait en sanglotant. Elle marcha jusqu'à ce qu'elle entendit par trois fois son nom dans la nuit:
—Afsia! Afsia! Afsia!
Et elle s'affaissa sur le chemin.