Tout le monde est levé, même les belles paresseuses. La chaleur, il est vrai, est déjà intense, le soleil plombe sur les chapeaux et les mantilles, rôtit les nez et brûle les nuques, mais on s’en gare, comme l’on peut, par le parasol ou l’éventail ; puis il faut bien endurer quelque peine ; il n’est guère possible d’avoir à la fois tous les agréments.
Sur la plaza del Triumfo se donne le rendez-vous. Belle, large, spacieuse, elle semble faite exprès. Vingt mille personnes peuvent y circuler sans se gêner les coudes et il en accourt des milliers de tous les quartiers de Grenade et des autres points de la capitainerie. Un jour radieux. Pas un nuage ne tachait le pur indigo du ciel et, dans cette splendeur d’une matinée septembrale, la gaieté et les lazzi tressautaient dans la foule et tombaient comme grêlons de toutes les fenêtres. De petites marchandes allaient de groupes en groupes offrir des oranges ou des pois chiches ; d’autres, munies d’un verre et d’un alcarazas soutenu sur leur hanche, vendaient de l’eau moins fraîche que leur voix : Agua fresca, agua fresquita, tandis que des prêtres coiffés du long chapeau de Basile glissaient dans la foule, présentant des tirelires, engageant les personnes pieuses à y couler leur offrande en faveur de l’âme de celui qui allait trépasser.
« Un grand criminel, il faudra beaucoup de messes, par contre beaucoup d’argent, et plus il y en aura, plus vite s’envolera cette âme rachetée du purgatoire, à la droite du père des miséricordes. »
Si j’en juge par la modicité et la rareté des offrandes, elle attendra longtemps.
La guenille charnelle qui enveloppe encore cette âme compromise est celle d’un assassin vulgaire, banderillo obscur, n’appartenant pas à la fameuse bande du superbe Melgarès et du terrible El Visco, le louchon dont j’ai parlé au précédent chapitre. Travaillant en égoïste pour son propre compte, il avait commis isolément quelques faits d’armes dans des fermes de la Sierra Nevada, volé, violé et tué, selon l’usage, et nul ne le jugea assez intéressant pour implorer sa grâce à la reine régente, qui, à mon avis, aurait eu grand tort de la lui accorder. Ça fait toujours un coquin de moins.
Mais le voici.
On l’amène dans une carriole recouverte d’une bâche noire, escortée de gendarmes ; au pied de l’échafaud, il descend presque porté par deux prêtres. On n’aperçoit de son visage qu’une tache livide trouée d’yeux sanglants. Le misérable vient de passer sans sommeil ses deux derniers jours et ses deux dernières nuits. Depuis quarante-huit heures, il est averti de sa mort, et harcelé par l’implacable ténacité cléricale, il a vécu ce temps dans la chapelle de la geôle à écouter des Requiem et à se réciter son propre De profundis.
Sur l’échafaud se dresse un poteau solide. Devant est posé un escabeau, et à côté une petite table recouverte d’une nappe blanche comme une table de guinguette sous un arbre rachitique. Mais au lieu d’une bouteille et d’un verre, un objet de forme circulaire brille au soleil. C’est l’argolla, le garrot, semblable à un collier de dogue, l’instrument qui va broyer le cou.
Il gravit lourdement les huit ou dix marches aidé par les prêtres, dont l’un lui appuie sur les lèvres un grand crucifix peint. A ce moment la cloche de l’ancien couvent des Capuchinos, à l’une des extrémités de la place, sonne le glas.
La silhouette du condamné paraît lentement dans un coin de l’azur. Le bourreau, debout, près du sinistre poteau, attend, bras croisés, que les prêtres aient fini leur besogne. Un dernier baiser au Christ, et ils lui abandonnent le misérable. Ça ne traîne pas. D’un brusque mouvement, il l’assoit sur l’escabeau, le ligote solidement la face tournée vers les pics déchiquetés de la Sierra Nevada, encore rayés de lambeaux de neiges du dernier hiver. C’est le théâtre de son crime ; si son œil n’était troublé par l’épouvante, peut-être distinguerait-il l’emplacement du drame.