Une grande émotion pèse sur la foule. Le glas de la cloche des Capucins, semblant compter les secondes de vie, détache sinistrement ses coups.

Le garrot est passé, la barre mise. Un frémissement passe autour de l’échafaud. Les éventails s’agitent d’un mouvement machinal et fébrile. Des miaulements de petits enfants, apportés par leurs mères, suivant la coutume, éclatent çà et là.

La face du condamné n’a plus rien d’humain ; c’est un masque effroyable et macabre, comme après les digestions laborieuses il en surgit dans les cauchemars. L’œil dilaté par la terreur sort de l’orbite, et la mâchoire inférieure remue hideusement comme si elle cherchait à se détacher. L’exécuteur jette là-dessus un voile blanc, et d’un coup sec tourne la barre. C’est fini.

Alors, sur l’échafaud montent quelques hommes en cagoule portant sur leurs épaules un cercueil. La corporation des pénitents vient enlever le corps.

« C’est plus intéressant et horrible que la course de taureaux, murmure près de moi une gentille señorita tout émue et palpitante.

— Oui, réplique sa compagne, fillette aux grands yeux doux, ça dure moins longtemps, mais ça vous entre dans le cœur comme un coup de couteau. »

XXXV
ROUTE DE MOTRIL

Nous quittâmes Grenade par une belle matinée de septembre en passant sous la vieille porte d’El Pescado, et après avoir traversé le Genil dont le large lit caillouteux et sec était déjà tacheté de groupes bruyants de lavandières frottant et ballant leur linge le long d’un mince filet d’eau, nous remplîmes nos gourdes à une auberge de ce vin du Val de Peñas qui met la joie au cœur et des muscles aux jarrets. Longue étape, ce jour-là ; nous voulions atteindre si possible Motril, à deux kilomètres de la côte, où nous trouverions un vapeur pour Malaga. Encore quinze lieues et notre voyage à travers l’Espagne se terminait après une marche de cinquante jours.

Nous nous croisons avec des files de mulets apportant le poisson de Malaga et de Motril, et de longues bandes de chèvres. Vingt à trente mille envahissent chaque matin les rues de la ville, traînant leur long pis devant chaque porte, bêlant lamentablement comme pour appeler la clientèle.

Bien des fois nous nous retournons pour saluer la belle Grenade dont la blanche silhouette s’étend sur les pentes de trois collines, au milieu de sa luxuriante campagne et de sa ceinture de villas enfouies dans des bouquets de verdure.