Malheureusement, toute cette riche vega est malsaine.
Armilla, la première bourgade que nous rencontrons, est annuellement ravagée par des fièvres putrides dont les villages voisins ne sont pas exempts.
Après Armilla s’étend une grande plaine sablonneuse. La campagne se dépouille de sa puissante verdure pour se couvrir de chardons comme la Manche.
A propos des chardons qui atteignent ici des dimensions colossales, il s’en épanouit quarante-deux espèces en Espagne, et il n’y a pas que les ânes qui en mangent, car l’une de ces espèces, l’alcarille, est appréciée des gourmets à l’égal de l’artichaut.
Un Christ de pierre, vêtu d’une jupe de velours bordée de paillettes d’or, se dresse au milieu de cette solitude. Des bouquets fanés et des ex-voto sont posés au pied de la croix. Une bonne femme nous dit que ce Seigneur Christ est très estimé dans le pays et fait de temps en temps des miracles. Il devrait bien faire pousser des pastèques dans cette plaine, car il y souffle une soif saharienne et l’on n’y rencontre pas une seule fonda.
Enfin, après deux heures de marche, nous atteignons Algendin, misérable bourgade bâtie sur un rocher. Une jolie paysanne renouvelle le vin surchauffé de nos gourdes et nous invite à prendre notre part d’une soupe au piment et à l’ail. Nous allions accepter quand un abominable marmot, frère ou neveu de l’aimable fille, tyran pouilleux et mal mouché, éternue dans le plat commun. Il ne faut pas être dégoûté en voyage, mais il est de ces détails qui enlèvent brusquement l’appétit le plus robuste ; aussi prenons-nous congé de notre jeune hôtesse en la remerciant de sa bonne intention.
D’Algendin l’on aperçoit pour la dernière fois Grenade. C’est de là, d’une place appelée El ultimo suspiro del Moro, le dernier soupir du Maure, que Boabdil vaincu et fugitif jeta un suprême adieu à sa belle capitale, à jamais perdue. Il pouvait distinguer comme une tache sombre dominant l’éclatante silhouette de la ville, les jardins de l’Alhambra et le Generalife où, sous de gigantesques cyprès que l’on voit encore, la belle sultane Zoréide donna tant de coups de canif dans le cœur de l’époux.
« Pleure ton royaume comme une femme, lui dit sa mère qui surprit des larmes couler lentement sur les joues du dépossédé, puisque tu n’as pas su le défendre comme un homme. »
Loin de la bourgade, en bas de la côte, dans une plaine entourée de rochers et au fond d’un ravin qui nous donne un peu d’ombre, nous mettons sac à terre. C’est le dernier déjeuner que nous ferons en plein air ; il est composé de ces excellents saucissons appelés chorizos, qui émoustillent les palais les plus blasés, et d’une poignée de figues fraîchement cueillies. Une sorte de paysan, à mine sauvage, en gilet et pantalon de velours, fusil sur l’épaule, débouche tout à coup d’une crevasse de rocher et nous regarde curieusement.
« Bonjour, hommes !