— C’est déjà fait, riposta-t-il cyniquement, mais je la prête. »

Il ne se découragea pas, et voyant que ses offres séduisantes se heurtaient vainement au triple airain de notre vertu, il s’offrit finalement comme guide pour visiter la cathédrale et autres lieux sanctifiés.

Après les splendeurs monumentales et les richesses archéologiques de Tolède, Cordoue, Grenade et Séville, Cadix ne peut rien offrir de vraiment intéressant. Sa cathédrale ne date que du commencement du dernier siècle ; elle est lourde, bizarre, construite de telle sorte qu’elle paraît étroite et rétrécie, bien que d’énormes dimensions.

Comme à Cordoue, j’y vis célébrer un service bruyant et pompeux devant les nefs vides. La foi s’en va, mes frères, la foi s’en va !

Mais le soir, le hasard m’ayant poussé de ce côté, non à la recherche des vérités de l’Évangile, mais de réalités plus palpables, je suivis un troupeau pressé de dévotes qui allaient fêter je ne sais quel apôtre à grands coups de confiteor, car, s’étant accroupies deci, delà en tas noirs, elles commencèrent toutes à se frapper la poitrine en chœur, tandis que les vieilles, chargées de plus de péchés que les autres et ne pouvant plus en commettre, poussaient de regret ou de repentir des petits gémissements du plus réjouissant effet.

A un moment, la scène devint si comique que pour conserver mon sérieux et ne pas me faire chasser par une escouade de badauds scandalisés, je dus détourner les regards de ce spectacle burlesque ; et un autre, non moins intéressant, attira mon attention.

Deux très jeunes prêtres, de cet âge impétueux où l’on réserve d’ordinaire au dieu Pan ses plus ardentes offrandes, s’étaient humblement agenouillés côte à côte près du bénitier de la porte principale, comme deux coupables honteux, ne se sentant pas dignes de souiller de leur présence le sacré sanctuaire. Mains jointes, lèvres marmottantes, ils faisaient mine de prier. Mais s’ils récitaient des oraisons, ce n’était pas à coup sûr à l’Esprit saint, mais plutôt à la chair endiablée. Postés de telle façon que nulle ouaille entrant ou sortant n’échappait à leur examen, yeux modestement baissés quand s’approchait du bénitier une paire de culottes ou le pas saccadé de quelque vieille, ils les relevaient aussitôt quand, sous une jupe frétillante, émergeait d’un soulier sans empeigne le bas blanc d’un pied mignon.

Je m’imaginais d’abord en ma simplicité d’âme qu’ils faisaient l’espionnage pour un mari cocu et jaloux, une mère méfiante, un père barbare, mais je reconnus bientôt à l’air suppliant des apôtres qu’ils demandaient simplement l’aumône aux compatissantes señoritas, non l’aumône métallique et vile, ni le morceau de pain et la tranche de saucisson qu’on jette en le sac profond du frère quêteur, mais celle de chair fraîche, le froment fécond de la vie, la franche lippée d’amour.

Si jamais je me fais curé, ce sera curé espagnol. C’est encore un bon métier par le temps qui court. Confesser les petites Andalouses et leur infuser la sainte communion, voilà qui m’irait joliment. Mais ce n’est pas sous la cuvette du bénitier que je prendrais des poses plastiques et pieuses, ni à la porte de l’église que je ferais mes patenôtres. Enfin, passons ; mais avant de passer outre, je veux témoigner une admiration aux padres. A en juger par leur œil émerrilloné, leur confiante désinvolture, la façon délurée dont ils roulent leur cigarette en clignant de la prunelle aux majas (jolies filles), ils doivent s’entendre à trousser lestement la morale et porter allègrement le poids de leurs vertus.

Mes dévotions faites, j’allai terminer la soirée en un beuglant des bas quartiers. Ce sont ceux-là que j’affectionne, car là se réfugient les restes de couleur locale. On y donnait justement une saynète où un malheureux boulevardier jouait, comme bien vous le pensez, un rôle de jocrisse. Fourvoyé dans une ville d’Espagne à la suite de diverses aventures, on lui servait un gaspacho, mais il avait le palais si délicat que, quelle que fût sa faim, il ne pouvait avaler une cuillerée ; le vin de Val de Peñas l’horripilait, le vin de Malaga était trop doux, celui de Rota trop fort. On finissait par lui fabriquer une sorte de breuvage avec des rinçures de bouteille qu’on lui vendait à un prix fou sous le nom de bordeaux et qu’il trouvait délicieux.