Ce Parisien extraordinaire était aussi excentrique en amour qu’en cuisine. Un complaisant de l’endroit, chargé de lui raccoler quelque jolie fille, lui présenta une petite gaditane qui eût donné des distractions au vénérable époux de la Vierge Marie, le saint le plus calme du calendrier. Il trouva qu’elle sentait l’ail. On lui en amena une autre : elle n’était ni coiffée, ni chaussée à son goût ; une troisième manquait de chic. Bref, on lui apporta une poupée articulée habillée à la mode de Paris avec un arrière-train sur lequel les quatre fils Aymon eussent chevauché à l’aise ; il la trouva v’lan, pchutt, very select, — et autres inepties, — et pressa la poupée sur son cœur.
La toile tombe là-dessus et les spectateurs rient aux larmes. Comme je ne suis pas ce boulevardier, que j’estime fort l’ail, le Rota et le Val de Peñas et ne prise que médiocrement les poupées et les poufs, l’épigramme ne me touche pas, ce qui semble vexer mes voisins.
Ceci n’est que ridicule et inoffensif, mais suffisant pour montrer qu’on ne nous aime guère. C’est surtout dans les mélodrames charpentés avec les épisodes nationaux que nous sommes présentés sous un côté odieux à la grande joie du populaire. Quand on joue la Défense de Cadix et que le bandit Jaime (Jacques) El Barbado s’écrie avec emphase : « Ah ! quel beau chapelet de têtes de Français nous allons fabriquer », des applaudissements frénétiques éclatent, et, si en ce moment un Français se trouvait dans la salle, il n’en sortirait pas sans quelques horions.
Nous raillons volontiers l’étranger, mais en dépit des railleries spirituelles ou bouffonnes, nous avons au fond un sentiment de bienveillance.
Il suffit même de se dire étranger pour être bien accueilli. De là l’étonnant succès de tous les rastaquouères et l’audace des espions allemands. Ce sentiment est plein de générosité et de délicatesse, mais en vérité, comme la plupart des beaux sentiments, il est une duperie, car je ne sais guère de peuple qui nous rende la pareille. Notre facile cosmopolitisme n’est partagé nulle part et le fameux refrain :
Les peuples sont pour nous des frères,
n’a d’écho que chez nous.
Si ce sont des frères, ce sont de vilains frères qui veulent bien participer à tous les avantages de la fraternité, mais à leur seul profit. Et, ainsi que le disait récemment à Nancy mon ami Victor Courtois, président des Sociétés patriotiques de Lorraine :
« L’heure est venue d’un égoïsme national qui nous oblige à nous défier. La fraternité des peuples n’est que le mot de passe des ouvriers étrangers qui viennent manger le pain des nôtres quand ils ne sont pas envoyés à la solde de l’Allemagne pour nous trahir. »
Du haut de la tour de la Vigia, à peu près au centre de Cadix, l’un des plus merveilleux panoramas de l’Europe dédommage largement le touriste des fatigues de l’ascension. La ville, les innombrables villas de la superbe baie, l’étroit promontoire, la flotte, la campagne et le vaste océan offrent à l’œil ravi mille tableaux divers. Là-bas, sur la pointe avancée, Rota ; plus près, Santa-Maria, le quai de Bercy des vins de Xérès, à la barre de la Guadalête, d’où s’embarqua Amerigo Vespucci, et célèbre par ses courses de taureaux, aussi renommées que celles de Séville.