Lourdes a envoyé jusque-là ses produits, car j’y ai vu un paquet de rosaires, portant son nom et sa marque, que l’on débite aux badauds comme provenance du cru.
Si les femmes sont jolies, les hommes n’ont pas mauvaise mine. Avec leur veste jetée négligemment sur l’épaule, leur gilet ouvert laissant voir la blancheur de la chemise, la taille serrée dans une ceinture rouge, coiffés du coquet béret bleu et chaussés de blanches espadrilles, ils marchent fièrement, la cigarette aux lèvres, exempts de la lourdeur et de la gaucherie de nos campagnards. Ils n’en ont, du reste, ni l’astuce ni la fausse bonhomie et regardant en face le passant quel qu’il soit, le saluent d’égal à égal : Buenos dias, hombre ! Bonjour, homme.
La place est garnie de bancs, où viennent s’asseoir, à l’ombre des orangers, les voyageurs des deux hôtelleries. Voici les jésuites rentrant pour souper. L’un arrive sur une mule, assis à la façon des femmes, son grand rosaire pendant derrière lui et battant de sa croix de cuivre les flancs de la bête.
Nous l’avons rencontré, il y a trois jours, remontant sur sa mule la vallée d’Azcoitia, lisant son bréviaire, allant remplir je ne sais quelle mission. Sa mission terminée, il regagne allègrement le gîte, répondant d’un air bonasse aux saluts des paysans.
Deux autres moines s’approchent de l’hôtellerie, fumant des cigarettes. Ils sont jeunes et bien tournés. La matrone et quelques servantes qui prennent le frais du soir à la porte s’avancent à leur rencontre ; les voyageurs se lèvent et saluent ; ils s’assoient à une table sous la galerie et se font servir des azucar esponjados, petits pains de sucre ovales et spongieux qu’on laisse fondre dans l’eau.
Ces prêtres, cigarette aux lèvres, je les ai retrouvés dans toute l’Espagne ; en revanche, je n’y ai vu que rarement le long chapeau légendaire de Basile. Les belles choses s’en vont.
La nuit descend. On entend au loin les tintements d’une cloche sur la montagne, et dans la plaine hérissée de maïs, les chants des jeunes filles qui jettent dans le paysage une note mélancolique et douce, oubliée par les Maures au fond de ces vallons.
VI
A TRAVERS LES ANDES
Nous nous étions munis de passeports, pensant être arrêtés à chaque bout de chemin, mais nous n’en eûmes besoin que pour retirer nos lettres. Même après deux mois de marche, par la pluie et le soleil, éclaboussés de taches d’huile, souvenir indélébile de la cuisine des ventas, déchirés par les siestes dans la broussaille, poudreux et brûlés, avec des souliers percés et des chapeaux invraisemblables, faits comme des gentilshommes de grand chemin, jusque et y compris le revolver, les gendarmes, gens fort aimables, ne nous arrêtèrent que pour nous demander du feu et nous offrir des cigarettes.
Cependant, à mesure que nous nous enfoncions dans le pays, nous excitions l’étonnement général. Voir des gens qui n’ont pas mine de demander l’aumône voyager à pied, sac aux reins, quand il y a la patache et le chemin de fer ! Que tontos ! Que tontos !