— Nous sommes voleurs ! répondis-je imperturbablement.
— Voleurs ! » s’exclama-t-il en me regardant en confrère et, se tournant vers une brune créature assise dans la voiture, il lui répéta ma réponse. Elle ne parut pas autrement surprise d’ailleurs ; cette profession lui semblait naturelle.
« On gagne sa vie comme on peut, dit-elle philosophiquement. Les temps sont durs. »
Toute cette conversation était en français, car ces gueux avaient jadis traversé la France, traînant leurs chariots et leurs chaudrons, et le bohémien ajouta d’un air convaincu :
« Tout le monde il est f…, mon ami. On va tous crever de faim. »
On nous dit la bonne aventure à prix réduit en qualité de camarades, mais deux petites bohémiennes de quatorze à quinze ans qui, à notre vue, avaient sauté hors des voitures, nous harcelèrent par de telles supplications insinuantes, obstinées et câlines que, somme toute, nous payâmes largement les mystères de l’avenir dévoilé.
Je raconte les événements sans chercher à leur donner rien de dramatique ni d’extraordinaire, mais à mesure qu’ils se déroulent, comme les accidents de la route, devant nous. Ici un arbre, là une maison, plus loin un rocher, à côté un coche, puis un passant chevauchant sur sa mule. Ce n’est pas ma faute si à cet arbre n’est pas accroché un pendu, si la maison n’est pas hantée, si le passant n’est pas un voleur de grand chemin et si le rocher ne s’écroule pas sur la diligence. Mais alors pourquoi raconter ? Mon Dieu ! pour rien, pour le seul plaisir de dire comme le pigeon de la fable :
J’étais là, telle chose m’advint.
Libre à vous si cela vous ennuie de passer outre.
De Loyola à la bourgade d’Alsasua au pied des Andes, la route traverse un pays d’aspect kabyle, côtoyant les sinuosités de la rivière ou plutôt du torrent profondément encaissé de l’Uzola, qui, à quelques lieues du sanctuaire, sépare les deux petites villes de Villareal et de Zummarraga. Je remarquais aux maisons municipales ce qui m’avait frappé déjà dans tous les villages basques : les portails surmontés des armes sculptées du lieu et de la province. Nombre d’habitations sont ornées d’écussons hiéroglyphiques que d’habiles paléographes pourraient seuls déchiffrer et que soutiennent des anges, des hercules, des chimères, des apôtres, des animaux fantastiques, des femmes nues, avec toute une ornementation renaissance ou gothique fleurie, rehaussée de crânes devises : Muy noble y leal. Muy valeroso y piadoso. Muy benemerito y generoso. On les voit sur des maisons de la plus piètre apparence habitées par de pauvres diables aussi fiers que gueux ; résidences seigneuriales des antiques membres de la petite noblesse espagnole presque aussi nombreuse que les pierres du chemin. Sur une masure délabrée dont un fermier anglais n’eût pas voulu pour étable, j’ai lu au bas d’un écusson : Dieu, le roi, ma dame et mon épée, quadruple patronage dont le propriétaire semble n’avoir guère tiré profit.