Oncques ne vis sur un oint du Très-Haut tant de pièces et de taches.

Son veston, évidemment façonné avec les lambeaux d’une vieille soutane, avait depuis longtemps perdu, sous de nombreuses couches d’huile, sa couleur primitive ; quant au pantalon, fendillé, rapiécé, luisant d’usure, il était retenu par une ficelle dont les extrémités descendaient sur les cuisses. De plus, par une éraillure, accroc récent sans doute, s’échappait indiscrètement un bout de chemise de la couleur du faux col. Il était chaussé d’alpargatas et sa calotte paraissait couverte d’une telle couche de crasse que ce devait être celle qu’il portait à l’époque lointaine où il servait le Père éternel en qualité d’enfant de chœur. Le bonhomme comptait soixante-quinze ans.

« Padre ! padre ! cria la petite fille en se pendant familièrement à ses jambes, des Français ! des Français !

— Ah ! ah ! des Français ! répliqua le vieux en soulevant sa calotte pour répondre à notre salut, montrant sa tête grise aussi fournie de cheveux coupés ras que celle d’un jeune, soyez les bienvenus ! Des Français ! reprit-il, j’en ai connu un au temps du roi Louis-Philippe. Un brave homme. J’ai appris qu’il était mort.

— Qui ? Louis-Philippe ?

— Oh ! il y a longtemps. L’empereur aussi.

— Duquel parlez-vous ? Napoléon Ier ou Napoléon III ? »

Le padre nous jeta un regard effaré ; puis tapotant d’une main les joues brunes de la fillette qui jouait gentiment avec le bout de chemise du vieux qu’elle tournait en tire-bouchon, et repoussant de l’autre le petit garçon cramponné à son paletot, il répliqua, hochant la tête :

« Voyez-vous, je n’aime pas parler politique, moi. Je n’y entends rien. »

Le pauvre vieux pasteur d’hommes n’entendait pas à grand’chose, et il était certes aussi ignorant que les pasteurs de moutons de la plaine. Né au palacio de quelque maritorne à l’époque où les hobereaux d’Urvaza l’habitaient, il ne l’avait quitté que pour aller au séminaire, là-bas, à Logroño, bien loin dans la vallée de l’Èbre, à dix bonnes lieues. A sa sortie du séminaire, on l’envoya dans un village, puis dans un autre, et il revint au point de départ. Qu’avait-il fait pour échouer dans cette thébaïde ? Quel crime contre Dieu, les hommes ou l’Église avait-il commis ? Quel mystère planait dans son passé ? Quelle honte ancienne pesait sur ses épaules octogénaires ? Nous nous le demandions et nous eussions bien voulu le lui demander à lui-même, comptant que quelque aveu tomberait de sa sénilité. Mais il fut muet sur les secrets de sa vie.