Il n’avait jamais vu de chemin de fer, bien qu’il lui eût suffi de descendre à Alsasua. Depuis nombre d’années, ses jambes lui refusaient le service d’un tel voyage ; puis, il n’était pas curieux. D’ailleurs, il a voyagé ; il est allé à Rome, voici quarante ans ; et quand on a vu la Ville éternelle et le Pape, on peut mourir satisfait ; on a repu ses yeux de tout ce qu’il y a de beau sur terre.
« Avez-vous été à Rome, vous autres ?
— Pas encore.
— Allez-y, mes enfants. Vous aurez tout vu.
— Et à quoi passez-vous votre temps, padre, dans cette solitude ?
— Oh ! les occupations ne me manquent pas. Ma messe, mon rosaire, mon jardin, mes abeilles. Voulez-vous voir mes abeilles ? je vous montrerai aussi ma maison. »
Nous le suivîmes. Il nous conduisit à une sorte de cahute basse et recouverte de chaume, que nous avions prise pour une étable, à côté du jardinet. Il n’y avait qu’une fenêtre et il fallait se baisser pour passer sous la porte. Une chambre blanchie à la chaux ; un lit de sangle sur le sol battu, un grand crucifix au mur, une table avec une Vierge de plâtre manchote, un bouquet de fleurs artificielles dans un vase acheté à quelque faïencier forain, une caisse peinte en noir servant de commode, deux escabeaux, un bénitier, un chapelet, un almanach et un bréviaire, tels étaient le logis, la bibliothèque, le mobilier.
« Je vis ici depuis quarante ans, nous dit-il. C’est moi qui ai bâti la maison avec le père de José, que Dieu ait son âme ! Et il m’a aussi aidé à faire les meubles. De ma fenêtre, je vois mon jardin, ma vigne, mes oliviers, mes abeilles, mes oignons, mes choux. J’ai créé tout cela.
— Et le gouvernement vous paye ?
— Soixante douros par an.