La nuit était depuis longtemps venue, étoilée, majestueuse, sereine, une de ces nuits tièdes et transparentes, comme il n’en est qu’aux pays du soleil, et j’allai m’étendre sur un léger renflement de terrain à quelque distance du palacio.
Tout autour un grand silence, mais bientôt un bruit effacé, lointaine et immense rumeur dont je ne me rendis pas compte tout d’abord, surgit doucement, puis, comme la chanson des djinns, montait en grandissant, de tous les côtés à la fois. Indéfinissable et mystérieuse musique, elle s’élevait du fond de la vallée, des bois, des mamelons, avec une variété infinie de notes comme un orchestre de follets, âme de la terre, souffle d’Obéron et de Titania tressautant dans la nuit fantastique.
C’étaient les troupeaux qui arrivaient, s’éloignant du bois dans la crainte des loups ; chaque tête de bétail, bœuf, vache, mouton, chèvre, agitait une clochette ou un grelot, et la multiplicité de ces tintements formait un ensemble d’une incomparable harmonie.
Ah ! la merveilleuse sérénade autour de ce vieux castel solitaire dressant ses murailles et ses bastions roussis dans les découpures sombres des horizons !
Comme cette vie sauvage est pleine de jouissances ! comme l’on se sent à l’aise loin du tumulte des cités, du monde artificiel et menteur, des exigences factices de la civilisation, où les années s’écoulent en inquiétudes et en luttes stériles ! Et je me pris à envier le sort de ces pâtres qui traversent la vie drapés dans leur fière et indépendante misère, plus heureux cent fois que l’ouvrier des villes dont ils n’ont ni les besoins, ni les dures fatigues, plus heureux que le bourgeois gagnant le pain quotidien, cloué à un banc de cuir, plus heureux que nous tous sans repos ni trêve à la tâche, poursuivant un but qui ne sera jamais atteint. L’oubli, l’oubli de tout, et que le passé s’écroule !
Ces sensations, je les avais éprouvées jadis, quand j’avais vingt ans, dans les grandes solitudes, sous les palmiers des oasis sahariennes, aux portes des ksours, et je les retrouvais aussi vives, aussi fortes, après vingt ans écoulés, avec la philosophie en plus, celle qui pousse en même temps que tombent les cheveux.
L’extase dura longtemps et la nuit devait être fort avancée quand je rentrai au bordj. Je passai près de la chaumière du vieux curé ; une lampe y brûlait, et j’aperçus le bonhomme assis devant la Vierge manchote, un rosaire autour du bras.
« Buenas noches, padre ! » criai-je. Il fit un soubresaut, se retourna vivement avec un geste effaré, et je revis le petit cadre noir que j’avais remarqué déjà, le portrait de la sainte et martyre, sur le socle de la statuette.
Il poursuivait donc, lui aussi, sa chimère, et je me rappelai ce gentilhomme castillan, dont j’ai lu, je ne sais plus où l’histoire, que toute la ville admirait pour sa dévotion à Marie.
Dans sa chambre à coucher, il lui avait dressé un autel où brûlait une lampe perpétuelle. Il l’entourait de fleurs et, chaque soir, avant de se mettre au lit, s’agenouillait devant la douce image et la contemplait avec adoration.