C’était le portrait de sa maîtresse.
Le vieux curé se souvenait. Le cœur n’a pas d’âge et peut-être aimait-il encore et confondait-il dans sa sénilité le visage de l’amie de sa lointaine jeunesse avec celui de sa Vierge mutilée.
« Buenas noches ! buenas noches, señor, » répliqua-t-il avec quelque brusquerie, et il ferma son volet.
Le lendemain, nous étions de bonne heure dans la salle commune, car nous avions une longue étape devant nous. Un berger à mine rude écrivait laborieusement sur la table. Ayant appris le passage de voyageurs, il profitait de cette rare occasion pour mettre en ordre sa correspondance. Jamais courrier ne passe par Urvaza. Si par hasard on écrit, si l’on attend une réponse, il faut descendre à Alsasua ou à Subayrès. C’est à ce dernier village qu’il nous pria de jeter sa lettre dans la boîte, dont on fait la levée à peu près régulièrement tous les huit jours, sans répondre toutefois que les lettres arrivent jamais à destination.
Le petit garçon de l’amo entra au moment où nous nous délections d’un bol de lait.
« La misa, señores, la misa ! »
Nous allions l’envoyer au diable avec sa misa, mais nous nous rappelâmes que le padre nous avait prévenus la veille qu’il dirait sa messe à notre intention et l’avancerait même d’une heure, pour que nous puissions en profiter avant de nous mettre en chemin.
Il nous attendait, en effet, s’habillant lentement dans la sacristie, revêtant une aube de calicot d’un blanc douteux, et une étole si misérable que pas un séminariste, nouveau tonsuré, n’eût voulu s’en affubler.
Deux fidèles vinrent nous rejoindre dans la chapelle, le berger et la petite fille au brun minois. Elle était déjà à genoux, modestement, près de la porte de la sacristie, placée obliquement de façon à bien nous voir, et je vous certifie que le bon Dieu n’eut ce matin-là qu’une très minime part de son attention. Déjà coquette, comme une femme, bien qu’elle eût huit ans à peine, elle minaudait quand par hasard nous la regardions, et s’étant fait un éventail avec une feuille de son psautier, elle en jouait par habitude malgré la fraîcheur matinale.
Quant à son frère, d’une année plus jeune, il remplissait l’office d’enfant de chœur, et notre présence lui donna à lui aussi de si fréquentes distractions que le padre se vit contraint de le gourmander plusieurs fois. Il était si petit qu’il ne pouvait porter le missel pour le changer de place ainsi qu’il est d’usage, mais son père, quatrième et dernier fidèle présent, se chargeait de ce soin.