Il remplissait aussi les fonctions de sacristain. Je le vis allumer et éteindre les cierges et tirer une ficelle à gauche de l’autel ; un rideau de toile s’ouvrit alors, découvrant le corps d’un grand Christ enjuponné, que l’on recouvrit aussitôt après le sacrifice.

Il n’est guère possible d’imaginer rien de plus misérable et de plus naïf que cette chapelle du palacio d’Urvaza. Magots de bois affreusement peints, louches, manchots, décapités, culs-de-jatte, rebuts de boutique de bric-à-brac ; anges de cire avec des perruques de chanvre, et si vieux, que tous les traits du visage s’étaient effacés et fondus ; un extraordinaire triptyque qui pouvait aussi bien représenter une scène de l’Arétin, le massacre des innocents, le jugement dernier, que des nymphes s’ébattant sur la plage, car on ne distinguait qu’un fouillis de cuisses, de têtes et de bras ; des fleurs artificielles centenaires dans des vases ébréchés, une Vierge habillée d’une robe de mousseline à paillettes au travers de laquelle on distinguait les articulations de la poupée, portant au cou un chapelet de scapulaires et coiffée d’une tiare en papier doré. Elle foulait aux pieds le serpent tentateur qu’une ouaille ignorante avait cravaté d’un rosaire.

Tout ce catholicisme grossier, matérialisé dans ce qu’il y a de plus puéril, de plus laid et de plus grotesque, offrait un ensemble et des détails si ridicules qu’il était difficile de garder son sérieux. Mais la vue du pastor et du posadero agenouillés et courbés sur le sol, se frappant avec conviction la poitrine, nous rappelèrent aux bienséances, et nous mîmes à notre tour un genou sur la dalle humide, si humide que je dus le préserver par mon chapeau du froid contact, car il n’y avait, comme dans la plupart des endroits affectés ici à la prière, ni banc, ni siège, ni tapis.

Je ne sais si je gagnai la faveur du ciel, ce qui est certain c’est que je gagnai un fort rhume qui me poursuivit jusqu’à Soria.

Notre conduite, en tous cas, édifia le vieux curé, car quand nous allâmes prendre congé de lui, dans son jardin, où il arrosait ses choux, comme Dioclétien, avec une casserole, il quitta bien vite sa besogne pour nous serrer les mains avec une touchante effusion, nous appelant ses fils, ses chers fils. Il est vrai que nous lui avions remis au préalable deux pesetas pour les pauvres de sa paroisse, ce qui, assurément, avait dû contribuer à l’attendrir.

IX
ESTELLA

Je pensai plus d’une fois au padre du palacio d’Urvaza, il me rappelait un pauvre frère lai dont parle la George Sand andalouse qui signait Fernando Caballero.

Quand vint le décret de l’expulsion des moines, un vieux frère lai sortit le dernier et s’assit sur les marches du couvent et, la tête dans ses mains, les coudes sur les genoux, se mit à pleurer : « Que faites-vous ici ? lui dit un moine. Ne venez-vous pas ? — Et où puis-je aller ? répondit fray Gabriel. Voici cinquante ans, j’ai été recueilli dans ce monastère, tout enfant et orphelin, et depuis je n’en suis jamais sorti. Je ne connais personne au monde. Je ne sais que soigner le jardin. Où irais-je ? Que ferais-je ? Qui voudrait de moi ? Je ne puis vivre qu’ici. » Alors, un paysan à qui l’on avait confié la garde du monastère vide le vit et lui dit : « Reste avec nous, homme. Tu partageras le pain de la famille. » Et le vieux fray Gabriel resta, vivant avec ces paysans, continuant comme autrefois à soigner le jardin des moines, les attendant tous les jours, plongé dans ses souvenirs, arrêté par le passé, espérant chaque nuit entendre au réveil la cloche muette s’ébranler joyeusement et retrouver sa voix pour saluer à grand éclat le retour des maîtres du logis désert.

La descente de la Sierra de Andia et la marche sur Estella nous prirent deux jours.

Estella, que l’on pourrait croire le nom d’une jolie fille, est celui d’une des plus riantes villes de la Navarre. Importante position stratégique, commandant plusieurs défilés sur les chemins des Castilles et de l’Aragon, les carlistes la choisirent comme point central de défense et don Carlos y établit son quartier général. C’est là qu’en 1839 Rafael Maroto, après une entrevue avec Espartero, fit fusiller les généraux Garcia, Guergné, Carmona, Sanz et l’intendant militaire Urriz, ses frères d’armes.