Dans la posada où nous nous arrêtâmes, nous avons mangé avec des campagnards, tous soldats ou partisans dans la dernière insurrection[6]. Rien n’égale la courtoisie et la dignité de ces paysans. On nous attendait à la table commune et, comme dans notre visite de la ville, nous avions laissé passer l’heure, l’hôtelier nous envoya chercher par une servante qui nous ramena triomphalement aux convives attablés, mais qui ne voulaient pas commencer sans nous. Dans la journée, un homme qui travaillait aux champs laissa sa bêche pour nous servir de cicérone à travers les ruines du couvent de Santo-Domingo, détruit à coups de canon pendant les guerres de Charles V, et, bien qu’il se fût dérangé longtemps de sa besogne, il refusa, avec un geste noble et offensé, l’argent qu’on lui offrait pour sa peine. Je dois avouer que ces preuves de désintéressement ne dépassèrent pas les provinces basques.
[6] Durant les deux guerres civiles contemporaines, les Basques ont mis sur pied de guerre presque le dixième de leur population totale, et, pendant des années entières, ils ont tenu tête aux forces réunies de la nation.
(V. Almirall, l’Espagne telle qu’elle est.)
L’église est une énorme construction carrée, lourde, massive, avec des murs de plusieurs pieds d’épaisseur et des créneaux pour fenêtres. C’est d’ailleurs l’aspect de la plupart des églises de ces bourgades du Nord, qui presque toutes ont servi de forteresse. Moines et prêtres y firent le coup de feu. La maxime Ecclesia abhorret a sanguine ne fut jamais pratiquée par le clergé espagnol. Les autels resplendissants d’or et de richesses artistiques jurent étrangement sur les murailles décrépites et lépreuses. Deux chaires avec leurs dais d’or font dans la pénombre un extraordinaire effet. La ville est pleine de curieuses constructions. Un vieil hôtel seigneurial, actuellement occupé et mutilé par des tanneurs, est une merveille architecturale.
Les toits surplombent la plupart des maisons comme des auvents, et beaucoup sont couverts de riches ornementations fouillées dans le bois. La place de la Constitution — un nom dont abusent les Espagnols, car chaque ville ou village a sa place de la Constitution, et quelle diable de constitution est-ce ? — n’est pas une des moindres curiosités. Entourée de galeries formées par des arcades d’inégale grandeur, avec ses maisons peintes de diverses couleurs, ses fenêtres à balcon sur la grille duquel descend un grand rideau blanc attaché au linteau et où se postent, pour coudre ou guetter le passage du querido cortejo, les jolies Estelliennes, elle offre un cachet singulièrement pittoresque au voyageur habitué à la rectitude désespérante de nos constructions modernes, qui, si elles sont le triomphe de la ligne droite, sont en même temps l’idéal de la monotonie. On nous engage vivement à aller présenter l’hommage de notre vénération à l’épaule du grand saint André, apôtre, précieusement conservée, non dans la saumure, mais dans une châsse. Comme nous n’avions aucune raison pour rendre notre déjeuner, nous préférâmes achever paisiblement notre digestion sur une colline ensoleillée en adorant la belle nature, culte plus sain que celui des vieux os.
Estella s’étendait à nos pieds avec ses jardins, ses promenades, sa rivière Ega, qui la coupe en deux, et sa délicieuse vallée toute verdoyante d’oliviers et de vignes. Dans un bouquet d’arbres se dresse le coquet ermitage de Santa de Rocomador, célèbre dans la Navarre, où les pauvres diables poursuivis pour dettes trouvaient un refuge, ce qui ne devait que médiocrement satisfaire leurs créanciers.
Mais il était écrit que nous verrions de vieux os. Un passant — le seul que nous rencontrâmes sur cette colline — s’arrêta stupéfait à la vue de deux individus allongés en plein soleil d’août sur le bord d’un chemin sans ombre. S’apercevant que nous étions Français, il continua sa route en riant, se retournant toutefois pour nous prédire une mort incessante.
« Là, nous cria-t-il, au Campo Santo, on va vous porter tout à l’heure.
— Où est-il, le Campo Santo ? »
Il nous indiqua la direction du geste, à quelque cent mètres.