« Eh bien, nous allons y aller tout seuls. »

Les cimetières ne sont pas d’ordinaire des lieux d’une folle gaieté, bien que plus d’une fois en Angleterre, je les aie entendus retentir des rires joyeux de fillettes jouant à cache-cache autour des tombes, mais celui d’Estella est le plus parfait spécimen de la désolation.

On eût dit que la guerre y avait fait rage, qu’une tempête d’obus en avait fouillé la terre, éparpillant ossements et cercueils.

Le sol bouleversé est jonché de débris macabres. On les sent craquer sous les pas dans les allées envahies par l’herbe séchée. On foule une sorte d’humus pestilentiel. Le pied s’enfonce tout à coup ; c’est un cercueil pourri qui cède sous votre poids.

Des croix de fer vacillent sur leur socle de pierre et celui-ci se couche à demi chez le voisin. En deux ou trois coins, des ossuaires ; sur le tas sinistre, des couleuvres glissent leur tête fine et de gris lézards hument les rayons du soleil.

Une rangée de petites chapelles funéraires adossées aux murs indique que d’anciens morts cossus, pompeusement scellés dans l’épaisseur, y attendent le jugement dernier. Là encore l’abandon et l’oubli. La nécrolâtrie un peu puérile des Parisiens avec son bric-à-brac funèbre trouverait ici un cynique réactif.

Cependant, au-dessus de la porte monumentale, un ange, assez semblable à un diable de Callot, sonne désespérément dans une trompette, comme s’il appelait les vivants à la visite des trépassés.

En sortant du Campo Santo, nous vîmes s’avancer, marchant en bon ordre, de longues files d’hommes habillés de gris. Je pensai à des équipes de forçats commandés pour la corvée des routes. Ils portaient des blouses de toile et des pantalons rapiécés, de grossières espadrilles laissant voir leurs pieds nus, et ils étaient coiffés de méchants bonnets de police. Un coup de clairon m’apprit que j’avais en face de moi la troupe. C’étaient, en effet, deux compagnies d’infanterie garnisonnées à Estella qui partaient pour la manœuvre. On les accoutre ainsi par économie, afin de ménager la tenue de drap réservée pour les grandes occasions. Pauvreté n’est pas vice, et l’économie est une belle chose, mais je doute que des fantassins ainsi affublés se sentent fiers d’être soldats.

Je recommande ce costume à nos niveleurs économes qui réclament à grands cris l’unification de l’uniforme militaire, ainsi qu’aux intelligents champions de la suppression des armées permanentes ; ils ne pourront mieux dégoûter la jeunesse du métier de Mars. Le nec plus ultra du misérable et du bon marché sera d’un seul coup atteint.

L’aspect de ces fantassins, petits et grêles, ne rappelle guère cette redoutable infanterie espagnole « dont les gros bataillons serrés, dit Bossuet, semblables à autant de tours, mais à des tours qui sauraient réparer leurs brèches, demeuraient inébranlables au milieu de tout le reste en déroute… » Certes, je ne mets pas un seul instant en doute leur énergie et leur vaillance, je ne parle que de l’extérieur, et il ne paye pas de mine. Il est vrai que leur uniforme, qui semble une copie maladroite du nôtre, n’est pas de nature à la rehausser. A Gibraltar surtout, à côté des superbes et corrects soldats anglais, cette apparence défectueuse d’une armée mal accoutrée, mal payée et mal nourrie, frappe l’œil désintéressé de l’étranger.