L’éventail de jeune fille,

Tout en ivoire et garni d’or,

que près de sa grille, l’imagination d’un poète y ramassa un soir.

C’est le moment de partir pour l’Escorial, éloigné d’une dizaine de lieues, et comme autour de Madrid le pays est désert, les plaines brûlées et jaunes avec les tons bleus des montagnes rocheuses de Guadarrama pour constant horizon, il est préférable de laisser cette fois le sac et le bâton du voyageur pédestre pour le train, qui ne met guère plus de deux heures à vous déposer à l’Escorial de Abajo, à vingt minutes du palais. Deux heures pour dix lieues, c’est à peu près la moyenne de la vitesse des trains espagnols, formés de tout notre matériel de rebut. Il y a là des locomotives qui datent de Watt ou de Stephenson ; celle qui nous traînait avait dû échapper, par miracle, à une nombreuse succession d’accidents depuis 1840. Quand je parle de cinq lieues à l’heure, je ne compte pas les imprévus, toujours nombreux ici, car comme les lignes ne sont dotées que d’une voie, le train est tout à coup obligé de s’arrêter en pleine campagne pour laisser passer un camarade annoncé à l’arrière ou à l’avant, et comme nul ne se pique de ponctualité, on stationne quelquefois trente ou quarante minutes. On discute alors, on se répand dans les environs, chose simple vu l’absence de toute barrière, ou bien l’on se couche au bord d’un fossé. C’est ainsi que j’ai fait une bonne sieste en compagnie d’une escouade de gendarmes, ornés d’un trompette, qui seul veillait, et dont la mission est sans doute de donner l’alarme à l’approche des brigands. La vérité m’oblige à dire que dans ce voyage à l’Escorial, aller et retour, nulle bande n’attaqua le train.

Partis de Madrid à huit heures du matin, nous arrivâmes à dix heures et demie. Une troupe de drôles nous attendait, nous tendant des cartes, nous criant des adresses extraordinaires. C’étaient les députés des différentes gargotes qui flanquent les abords du palais et se disputent les visiteurs. On n’y est du reste nullement écorché, et pour trois pesetas et demie, on y peut faire un déjeuner qui coûterait le double ou le triple dans un restaurant du boulevard. La tortilla (omelette) traditionnelle, du jambon, une chuleta (ragoût), des rognons et du fromage, le tout arrosé de vin de Val de Peñas, versé par une jolie fille, que peut-on demander de plus ?

L’Escorial et non Escurial, puisque le mot tire son origine des scories de fer abondantes dans les rocs du voisinage, serait, suivant les Espagnols, la huitième merveille du monde artistique. Il en est de cette réputation comme de celle du Prado.

C’est un amas de constructions du style cher à nos architectes de séminaires et de casernes ; par le fait, l’un et l’autre, puisqu’il contient un cénacle de moines et un détachement de soldats.

On dit que l’Escorial affecte la forme d’un gril, en l’honneur de saint Laurent ; je veux bien le croire, mais rien n’en paraît au dehors.

L’aspect, par sa masse même, est imposant ; mais cette monumentale majesté est écrasée par les énormes roches qui la dominent.

Quant aux détails, ils sont assez laids. Triomphe de la ligne droite ; si c’est un gril, c’est un gril triste, comme tout gril. Ajoutez qu’il est en granit, ce qui, malgré ses douze cents fenêtres et les dorures du soleil, ne lui donne pas une teinte de gaieté.