On sait que Philippe II le fit construire pour accomplir un vœu à saint Laurent, qu’il voulait dédommager du bombardement de son église à la prise de Saint-Quentin. Il y dépensa vingt et un ans et six millions de ducats.

De grandes cours froides et désolées, de vastes galeries couvertes de fresques, d’immenses salles silencieuses, des corridors humides, de larges escaliers de pierre, et tout à coup, montant de soupiraux grillés, des bouffées nauséabondes que vous envoient, du fond de leurs sépulcres, des générations de morts royaux, sans doute pour se rappeler à la mémoire des vivants.

Je dis des soupiraux, mais cette odeur sépulcrale doit émaner de partout. Outre le Panthéon des rois, l’Escorial, avec ses caveaux et les quarante-huit autels de son église, est une véritable mine à reliques. On pourrait y puiser pour en fournir tous les temples du monde chrétien : onze corps de saints auxquels il ne manque pas un poil ; cent trois têtes en bon état, parmi lesquelles une douzaine au moins appartenant à l’armée des onze mille vierges ; le squelette au complet d’un des innocents ; des bras, des jambes et des cuisses pour tous les goûts, car on en compte plus de six cents appareillés et dépareillés ; trois cent quarante-six veines — je vous prie de croire que je ne les ai pas comptées, mais le nombre est inscrit en toutes lettres — et des doigts, et des ongles, et des crânes, et des mèches de cheveux, et des dents « à bouche que veux-tu ? » et à faire pâmer cent générations de dévotes ; enfin, plus de sept mille pieux rogatons[9].

[9] Une inscription détaillée, placée dans le chœur, constate que l’église contient 7422 reliques.

Ajoutez à ces trésors des morceaux de la vraie croix, un bout de la corde qui servit à attacher Jésus, un débris de l’éponge avec laquelle on lui présenta du vinaigre et du fiel, un fragment de la crèche et des guenilles provenant de la sainte chemise (?) de la Vierge Marie, le jour où elle accoucha, à la stupéfaction de Joseph.

Un moine, à l’œil vide, nous ouvre la bibliothèque. Il y a là des incunables, des merveilles de bibliographie, des manuscrits arabes enluminés, des œuvres inédites, travail de patience et de compilation, écrites au fond des cloîtres, monuments de bénédictins, tout cela sous cloche ou sous une couche de poussière, enveloppé d’une odeur de moisi.

Personne ne les ouvre, les moines moins que tout autre. Les gardiens de ces richesses ne sont pas bénédictins ; simples hiéronymites, la science n’est pas de leur partie.

On sent planer en tous lieux la froide et sinistre figure du fondateur. Son ombre s’étend sur l’Escorial et pèse encore sur l’Espagne entière. Moine fanatique et hypocondriaque, monarque farouche, despotique et cruel, il a de l’Escorial continué l’œuvre de destruction commencée par son père et son bisaïeul et que devait achever son fils imbécile ; la destruction du génie et de l’industrie espagnols par les persécutions et finalement l’expulsion des Maures. Au temps glorieux des conquérants arabes, l’Espagne comptait trente-deux millions d’habitants ; elle en compte à peine la moitié aujourd’hui.

Dans son habitacion, il faut évoquer la sombre figure. En un coin du palais, près de l’immense église, est une salle longue, carrelée, sans meubles, avec des murs nus, blanchis à la chaux, et une seule fenêtre. C’est l’antichambre de Philippe II ; là qu’attendaient princes, généraux, ambassadeurs. Au fond, deux portes de chêne, dont l’une donne accès à une cellule qui ne reçoit de jour que quand elle est ouverte, la chambre à coucher. La seconde pièce, oratoire et cabinet de travail, n’est éclairée que par une fenêtre dans le mur de l’église ; de cette ouverture le roi assistait à l’office, lorsque la goutte l’empêchait de prendre sa place dans le chœur ou un coin du chapitre. Une table de chêne, un pupitre, un fauteuil et deux chaises, c’est, avec un crucifix, tout le mobilier royal. Dans ce réduit, pendant quatorze ans, se discutèrent les destinées du monde.

Nous rentrâmes de nuit à Madrid. A cinq ou six lieues de la ville, il y eut une panique. On apercevait au loin des gens armés, qui escaladaient les fossés et accouraient à travers champs. Les gendarmes faisaient mine de préparer leurs armes, lorsque l’on découvrit qu’on avait affaire à de paisibles chasseurs attardés. Ils faisaient de grands signes, agitaient leurs chapeaux. On arrêta le train pour les attendre et, dix minutes après, on les recueillait, eux et leurs chiens, sans qu’aucun voyageur eût songé à murmurer.