XX
TOLÈDE
De Madrid à Tolède, vingt lieues de campagne plate et triste. On entre dans la Manche, manxa, terre desséchée : c’est bien le nom. On peut marcher une demi-journée sans rencontrer ni un arbre, ni un homme, ni un chien. Parfois la route traverse des pâturages où paissent, paisibles et inconscients des prochaines tueries de l’arène, des troupeaux de taureaux.
Comme division territoriale, partie de l’ancien royaume des Castilles, la Manche n’existe plus. Elle forme maintenant les provinces d’Albacete, de Cuenca, de Ciudad Real, de Tolède, les plus pauvres de l’Espagne. Mais elle existe toujours comme pays de Don Quichotte, des pierres, des chardons et des moulins à vent. A mesure qu’on approche du Tage, le paysage, jusqu’ici monotone, devient grandiose avec ses grandes lignes grises, jaunes et vertes, ses oasis le long des rives et ses hautes montagnes bleues crénelant les horizons.
Tolède, la merveilleuse, assise comme Rome sur sept collines, dominée par son vieil Alcazar, devenu École militaire, paraît tout à coup au milieu de ses portes colossales, de ses murailles et de ses tours. Son aspect féerique dédommage des fatigues du chemin et du vulgarisme de Madrid.
La Ciudad imperial, la reine des villes, la cité la plus fameuse de l’histoire, et, comme l’appelait Juan de Padilla, la couronne de l’Espagne et la lumière du monde !
Vous pensez qu’il faut un peu en rabattre, comme toujours, pour ne pas se voir encore arracher de nouvelles illusions.
Tolède est une ville qui se meurt, voilà plus de cent ans qu’on le dit ; depuis cent ans, elle se meurt toujours. Cependant, toute moribonde qu’elle soit, elle vaut à elle seule le voyage d’Espagne. Ses alcazars, ses portes mauresques, ses synagogues et ses mosquées transformées en églises, ses murailles roussies, ses deux ponts jetés sur le Tage, sa cathédrale, siège du primat, ses palais, ses innombrables monuments, jusqu’à ses rues étranges, témoignent de son antique splendeur et du rang de capitale dont elle fut indignement spoliée.
Si ses titres de noblesse ne sont pas antérieurs au déluge, ainsi que le prétendent ses habitants, elle était déjà, sous l’empire romain, une importante cité. Sa position centrale en faisait le grand carrefour, la place d’armes, en même temps que le dépôt général, où venaient s’entasser les richesses minières du pays, avant d’être expédiées à la Ville des forbans qui, pendant des siècles, détroussèrent l’Europe, l’Afrique et l’Asie. Puis, pendant deux cents ans, elle fut la capitale religieuse et politique des rois Visigoths, et, quand les Maures s’en emparèrent, ils eurent la clef de l’Espagne.
Romains, Goths, Juifs, Maures y ont donc chacun laissé leur empreinte, que l’on retrouve pêle-mêle, des fondations de ses murs au faîte des maisons particulières, dans les arcs, les ogives de ses fenêtres, les colonnettes, les voûtes, les écussons armoriés, les animaux fantastiques, les délicieux patios, les grilles en fer forgé des balcons et des portes. « Souvenirs à occuper un historien pendant dix ans et un artiste toute sa vie. »
Il faudrait, dit-on, une année pour étudier Tolède et cela jour par jour, et le peintre Villa Amil prétendait qu’après neuf mois il n’en connaissait rien encore.