Aussi, moi qui n’y ai même pas séjourné huit jours, ne parlerai-je que de mes impressions.
Ce qui m’a frappé le plus, c’est l’aspect oriental de certains quartiers. On s’y croit en pleine ville arabe. Ruelles silencieuses, escarpées, étroites, tortueuses, désertes, pavées de cailloux pointus, bordées de maisons mauresques blanchies à la détrempe, où tout, depuis la porte constellée de clous énormes et bardée de fer jusqu’aux petites fenêtres hermétiquement grillées, jusqu’à la saillie des toits, sent sa forteresse musulmane. Un clocher qui a gardé presque intacte sa physionomie première de minaret, un baudet errant, un chat maigre qui traverse la rue, et soudain un refrain mélancolique et doux, comme en chantent les filles du Tell, et qui s’élève dans le silence pour montrer que derrière ces murs vivent la jeunesse et l’amour, complètent l’illusion.
Çà et là une porte ouverte pour établir de bienfaisants courants d’air, laisse pénétrer l’œil ravi dans le patio. Près d’un bouquet d’orangers, de plantes et de fleurs tropicales qu’arrose un petit jet d’eau, sous l’ombre du tendido de toile, une brune et belle fille aux yeux arabes, semblable à une odalisque, est mollement étendue.
Dans ce patio, cour intérieure entourée d’une galerie, les dames espagnoles passent les trois quarts de leur vie. C’est le salon, la salle à manger, le dortoir dans les nuits chaudes.
Ces belles créatures coulent leurs jours dans le doux farniente, nonchalantes et rêveuses. Elles ne lisent pas, la lecture est un travail, et tout travail une fatigue. Aussi leur ignorance est légendaire. Aimer, elles ne savent autre chose et ne veulent rien savoir de plus. Elles se laissent vivre près des fleurs, à l’ombre, attendant la fraîcheur des étoiles pour s’aventurer au dehors. C’est alors que le boutiquier, qui a somnolé, lui aussi, tout le jour, reçoit ses clientes. Des sièges sont disposés le long des comptoirs des magasins sans vitrines, et la señora regarde les marchandises qu’on étale et qu’on lui vante, jouant de l’éventail, semblant encore écrasée par la fatigue et la chaleur.
Qui peut remplir le vide de leur journée quand elles ne font pas l’amour ? S’habiller, bavarder, dormir, rêver ? Mérimée raconte qu’au temps de l’Empire, toutes les Espagnoles de petite noblesse songeaient à devenir impératrice.
Et il cite plaisamment une demoiselle de Tolède ou de Grenade qui, se trouvant au spectacle quand on annonça dans sa loge le mariage de la comtesse de Teba avec Napoléon III, se leva avec impétuosité et dépit en s’écriant : En este pueblo, no hay porvenir. « En ce pays, il n’y a pas d’avenir. »
Tolède est le faubourg Saint-Germain de l’Espagne, le centre de l’étroite orthodoxie, le siège de l’aristocratie la plus encroûtée. On y a compté trente-deux couvents de femmes, seize monastères, vingt-trois hospices religieux ; tout cela maintenant désert. Les vieilles maisons nobiliaires sont hantées par des maîtres farouches qui boudent la société moderne. Plusieurs exhibent une chaîne au-dessus de leur porte, signe honorifique de celles qui reçurent des hôtes royaux. Mais les hidalgos qui ne peuvent en parer leur fronton haussent les épaules.
« Vieille taverne n’a pas besoin de rameau, » disent-ils.
Il n’est peut-être pas dans le monde nombreux des formidables ignorants et des sots incurables, seigneurs plus hautains que les hobereaux espagnols.