Cette chaîne symbolique des altières demeures semble river les habitants dans les ténèbres des âges enfouis.

Elle attache aux murs du passé leurs idées et leur intelligence. La vieille Espagne est réfugiée dans Tolède, et l’on peut dire de ce coin silencieux ce que Lara disait de sa patrie entière : « Ici on ne parle, on n’écrit, on ne lit. »

Si tous les naturels de Tolède ne sont pas petits-neveux du roi Ferdinand ou de l’empereur Charles-Quint, ils sont au moins cousins germains de ce cuisinier de l’archevêque de Burgos qui répondait menaçant à une réprimande du prélat :

« Homme ! je ne souffrirai jamais qu’on me querelle, car je suis de race de vieux chrétiens, nobles comme le roi et même un peu plus. »

Aux yeux de beaucoup de ces braves gens, le fils de Dieu lui-même n’est pas assez bon gentilhomme. Quand se forma l’ordre de Calatrava, et qu’on proposa la candidature de Jésus-Christ comme membre honoraire, les chevaliers se récusèrent poliment.

« C’est le fils d’un charpentier, » dirent-ils.

On passa cependant aux voix. Jésus fut blackboulé, mais désireux de sauver l’amour-propre du fils de Dieu, les chevaliers de Calatrava fondèrent en sa faveur l’ordre du Christ, où l’on acceptait des gens de plus mince noblesse, et lui en conférèrent la grande maîtrise[10].

[10] La sainte Vierge est colonel d’un régiment de cavalerie. On lui a donné en cette qualité une sentinelle en permanence à la chapelle d’Atocha, qui, paraît-il, est son quartier d’état-major.

XXI
LA PETITE DÉVOTE DE COMPOSTELLE

Il n’est guère de voyageurs qui, relatant leurs impressions, n’aient à raconter une demi-douzaine d’entrevues au moins avec les hauts personnages du lieu qu’ils traversent. Les princes les ont priés à dîner, les généraux ont ordonné pour eux des revues, les hommes d’État leur ont fait des confidences, sans parler du grand artiste ou de l’éminent littérateur qui a soulevé pour eux le voile de l’ébauche du chef-d’œuvre impatiemment attendu.