« J’étais là, disent-ils négligemment, quand le fameux Tartanpionado, qui est aussi un artiste et un lettré, passant son bras sous le mien… » « Au dîner somptueux offert en mon honneur par le ministre Esculado… » « Le consul, apprenant mon arrivée, s’empressa… » « La délicieuse marquise de la Friponnetta, à côté de qui j’eus le plaisir de me trouver à table chez l’archevêque de Tolède… »

Humble piéton, pérégrinant sac au dos, poudreux et roussi, je fus privé de ces honneurs prodigués à mes confrères princiers. Je n’eus de conversation intime avec aucun diplomate, aucun ambassadeur, aucun prélat, aucun maréchal. Loin de recevoir l’hospitalité de quelque monarque, c’est à grand’peine que j’obtins parfois celle des plus modestes posadas, et encore fallait-il, au préalable, montrer un douro entre le pouce et l’index.

Eh ! mes camarades, une pièce de bon aloi frappée aux effigies nationales, est encore dans tout pays ce qu’il y a de mieux comme lettre de recommandation, et même de plus économique. Joignez-y une forte trique, de bonnes jambes, des pieds sains, et vous passez à peu près partout.

C’est du moins ce que je croyais et me disais avant de traverser l’Espagne. Grave erreur, le douro ne suffit pas toujours. L’aubergiste espagnol, le moins commerçant de tous les aubergistes, ce qui ne veut pas dire le moins voleur, place ses aises avant le douro. C’est ce que fait chaque Andalou, d’ailleurs, à tous les degrés de l’échelle sociale. Fainéant comme un lézard, il se console de sa misère et excuse sa paresse par ce fier proverbe : Profit et honneur ne vont pas dans le même sac.

Dans le faubourg de Tolède, où nous débouchions tout poussiéreux, fatigués et assoiffés, nous montrâmes vainement le douro. Nous étions en si triste équipage que j’hésitais à pénétrer en cette cité qui se dressait devant nous comme une merveille oubliée de l’Orient. Je tenais à faire préalablement toilette, mais l’amo nous engagea à continuer notre chemin.

Il est vrai qu’il était midi passé, heure où les vagabonds et les bandoleros seuls osent se présenter aux portes. En un pays où tout gentilhomme qui se respecte est bravement étendu à l’ombre ou ne s’aventure au soleil que muni d’une vaste ombrelle par égard pour le teint, le posadero ne pouvait que s’indigner d’être dérangé à l’heure de sa méridienne, heure sacrée, que peuvent seuls s’aviser de troubler des étrangers malappris.

Il faut de bien graves événements pour réveiller un Espagnol qui fait sa sieste. Turenne, voulant ravitailler je ne sais plus quelle place assiégée par un corps d’armée de Sa Majesté Catholique, attendit midi. Tout le monde dormait au camp, général, officiers, soldats, factionnaires. Le convoi, sans entrave, passa.

Nous dûmes donc continuer notre chemin et traverser le pont d’Alcantara. Notre pas résonna sous les vieilles et gigantesques portes mauresques qui le flanquent, et à ce bruit insolite un carabinier de la reine entr’ouvrit un œil qu’il referma aussitôt.

Nous gravissons la chaussée montueuse qui côtoie les remparts et passons sous la porte del Sol, pour nous arrêter à la première auberge d’aspect honnête, que nous rencontrons, la posada de Santa-Cristina, à l’entrée de la place de la Constitution. Heureusement on y est éveillé.

Si jamais, lecteurs, vous allez à Tolède, gardez-vous de la posada de Santa-Cristina. Elle est tenue par le señor Manuel Fernandez, le roi des aubergistes filous.