— Si, señor, et de belles, aussi bien garnies qu’à Madrid. Et la preuve, c’est que ce sont les Anglais et les Allemands qui les approvisionnent.
— Les Allemands ! »
Je venais justement d’acheter un superbe couteau. Je le tirai de ma poche, et, après avoir vérifié la marque de Tolède gravée au milieu d’un grand luxe d’arabesques, je l’exhibai fièrement à mon hôte.
« Ça, dit-il, après l’avoir examiné, c’est un Berlin tout pur. Vous l’avez acheté chez le señor Pedro, la grande boutique du coin. Il ne se fournit qu’en Allemagne.
— Vous plaisantez. Et cette marque de fabrique ?
— C’est pour filouter les étrangers. Les Anglais mettent leur marque sur leur coutellerie ; celle-là, les Espagnols l’achètent ; les Allemands, au contraire, mettent la nôtre, et on la vend aux visiteurs. »
Encore une désillusion. Qu’on vienne nous parler des bonnes lames de Tolède : elles sont confectionnées de l’autre côté du Rhin !
Le posadero disait vrai. Là, comme partout, comme à Paris, comme à Londres, comme à New-York, l’Allemagne envahit, gagne du terrain, se faufile dans les industries privées dont elle finit par s’emparer entièrement. Les Allemands ont donc obtenu, de la plupart des armuriers, à l’aide de fortes remises, le droit de forger une coutellerie de pacotille qu’ils leur expédient frappée de la marque de la maison espagnole.
La manufacture de l’État garde heureusement le monopole des armes blanches pour l’armée, mais je n’oserais jurer qu’il ne s’y introduit pas des cargaisons des manufactures prussiennes.
Elle fabrique en même temps une certaine quantité d’armes de luxe pour les très rares amateurs. Ces armes portant l’estampille officielle, ce qui est au moins une garantie, ne sont pas au-dessous de leur antique réputation. On ploie des sabres et des épées devant vous aussi aisément que branches de saule.