— Ne pense plus au passé.
— Pourquoi donc ? N'est-ce pas précisément le meilleur moyen pour apprécier la douceur de l'heure présente ? Ce n'est pas seulement quand je suis assise, comme en ce moment, avec cette vue incomparable devant les yeux, au milieu de cette belle campagne, respirant un air embaumé, m'entretenant librement avec toi, que je sens tout le charme de la vie heureuse qu'un coup de fortune nous a donnée ; c'est encore quand, dans la tranquillité et l'isolement du matin, je travaille à une étude et que je compare ce que je fais maintenant à ce que je faisais autrefois et surtout aux conditions dans lesquelles je le faisais, avec les luttes, les rivalités, les intrigues, les fièvres de l'atelier ; si je t'avais conté mes humiliations, mes tristesses, mes journées de rage et de désespoir, comme tu aurais été malheureux !
— Pauvre chérie !
— Je ne te dis pas cela pour que tu me plaignes, d'autant mieux que l'heure des plaintes est passée ; mais simplement pour que tu comprennes le point de vue auquel j'envisage le bonheur que nous devons à l'héritage de mon oncle. Et ces comparaisons je les fais pour toi comme pour moi ; pour l'atelier Julian, comme pour les bureaux de l'Office cosmopolitain où tu avais à subir les stupidités de M. Belmanières et l'arrogance de M. Chaberton. Hein ! si nous étions rejetés, toi dans ton bureau, maman rue de l'Abreuvoir, moi à l'atelier.
— Veux-tu bien te taire !
— Pourquoi ? Il n'y a rien d'effrayant à imaginer des catastrophes qui ne peuvent pas nous atteindre ; au contraire. Et nous pouvons nous moquer de celle-là, je pense.
— Assurément.
— Quand même tes travaux ne rendraient pas tout ce que tu attends d'eux…
— Ils le rendront, et au delà de ce que j'ai annoncé ; l'expérience de ce que j'ai obtenu garantit ce que nous obtiendrons dans quelques années.
— Quand même nous en resterions où nous sommes, nous n'avons rien à craindre de la fortune ; et j'espère bien que si je me marie…