—Vous, mon cher député!
Ce n'était pas sans que la leçon lui eût été faite à l'avance par Frédéric, qu'Adeline s'adressait à «son cher préfet». Il savait que sa demande pouvait provoquer une certaine surprise, et même il en attendait la manifestation: «Vous comprenez que le préfet ne sera pas sans éprouver un certain étonnement en vous entendant lui demander une autorisation pour ouvrir un cercle, vous qui avez toujours vécu en dehors des cercles. Et puis, à son étonnement se mêlera probablement une certaine contrariété: le nombre de ces autorisations n'est pas illimité; il en est d'elles comme des cinq ou six louis qu'un homme ruiné a encore dans sa poche: quand il en dépense un, il compte ceux qui lui restent et fait le calcul qu'il sera bientôt à sec. Et personne n'aime à être à sec. D'autant mieux que ces autorisations peuvent être une monnaie commode pour payer certains services. Je ne dis pas que votre préfet se serve de cette monnaie, mais il a eu des prédécesseurs qui l'ont employée. Et Frédéric avait raconté l'histoire d'un préfet aimable et vert-galant qui avait payé les dépenses d'une liaison demi-mondaine avec une de ces autorisations; que celle à qui il l'avait donnée l'avait tout de suite vendue cent vingt mille francs, en plus d'un tant pour cent sur les produits de la cagnotte. Puis, à cette histoire, il en avait ajouté d'autres, afin qu'Adeline eût un dossier bien préparé et ne restât pas court. Si on avait accordé ces autorisations à des gens plus ou moins véreux, comment en refuser une à un honnête homme, entouré de l'estime publique, dont le nom seul était une garantie?
Ce dossier et ces histoires avaient donné à Adeline une assurance que, sans eux, il n'eût certes pas eue:
—Et pourquoi pas, mon cher préfet?
C'était un homme fin que cet préfet, et peut-être même trop fin, car bien souvent, dans son besoin de tout comprendre et de tout deviner, il allait au delà de ce qu'on lui disait, jugeant les autres d'après lui-même.
Devant l'assurance d'Adeline, il se retourna vivement.
—Au fait, dit-il, pourquoi pas? Vous avez raison de vous étonner de ma surprise, qui n'a pas d'autre cause, croyez-le bien, que l'idée où j'étais que vous viviez en dehors des cercles,—en bon père de famille.
—C'est à Elbeuf que je suis père de famille. A Paris, je n'ai pas ma famille; je suis seul; les soirées sont longues. Et elles ne le sont pas seulement pour moi; elles le sont aussi pour un grand nombre de mes collègues, qui, comme moi, seraient heureux d'avoir un centre de réunion, où nous aurions plaisir et intérêt même à nous retrouver dans l'intimité, sans avoir à craindre une promiscuité gênante.
—Et c'est un cercle s'administrant lui-même que vous voulez fonder?
—Oh! non; nous avons à côté de nous, derrière nous, une société représentée par un gérant qui aura la responsabilité de la question financière; sans quoi, vous comprenez bien que je n'aurais pas accepté les fonctions de président.