Bien que Madeleine se fût promis de tout entendre sans broncher, elle ne put pas ne pas se cacher le visage entre ses deux mains: la honte l'étouffait.

Puis elle fit quelques pas pour se retirer, désespérée.

Il ne bougea pas de son fauteuil; mais comme elle s'éloignait lentement, parce que ses yeux troublés la guidaient mal, il la rappela tout à coup.

—Voyons, ne vous en allez pas comme ça; et tout d'abord croyez bien que je suis fâché de ne pas vous donner des leçons; je sens qu'on peut faire quelque chose avec vous: aussi je veux vous aider. Cela vous coûtera peut-être cher, très-cher même.

—Jamais trop cher, je suis prête à tous les sacrifices.

—Ce que je ne peux pas faire pour vous, un autre peut-être le fera. Si nous étions en Italie, poursuivit Lozès, rien ne serait plus facile. Il y a là des gens toujours disposés à se faire les entrepreneurs d'un jeune homme ou d'une jeune fille ayant une belle voix. Et ce ne sont pas des artistes, comme vous pourriez le croire; le plus souvent ce sont des artisans, des menuisiers, des boutiquiers, n'importe qui, ils ont un petit capital et ils l'emploient à l'exploitation de celui ou de celle qu'ils ont découvert. Pour cela ils traitent soit avec les parents, soit avec le sujet lui-même, c'est-à-dire qu'ils l'achètent pour un certain temps. Pendant les premières années, ils lui donnent le logement, la nourriture, l'habillement et surtout l'éducation musicale, et, en échange, le jeune homme ou la jeune fille abandonne à son maître ce qu'il gagne, ou plus justement partie de ce qu'il gagne, lorsqu'il commence à gagner quelque chose. Mais nous ne sommes pas en Italie, me direz-vous. C'est juste; seulement, il y a des Italiens à Paris. Précisément, j'en connais un qui, après avoir fait ce métier pendant sa jeunesse, s'est fixé à Paris en ces derniers temps et a ouvert, rue de Châteaudun, une boutique de bric-à-brac, de curiosités, de meubles italiens. Je l'irai voir. Je lui dirai ce que je pense de votre voix et de vos dispositions. Puis, je lui demanderai s'il veut se charger de vous. Mais, avant que je fasse cette démarche, il faut que vous me disiez si vous, de votre côté, vous êtes disposée à accepter la direction de mon homme, ainsi que les conditions qu'il vous imposera.

—Avec reconnaissance et de tout coeur.

—N'allez pas si vite et surtout ne vous emballez pas avec Sciazziga,—c'est mon italien; défendez vos intérêts puisque vous êtes orpheline et que vous n'avez personne pour vous protéger, c'est un avertissement que je vous donne. Je connais le Sciazziga; il sera âpre; vous, de votre côté, soyez ferme et ne lui cédez pas tout ce qu'il vous demandera. Accordez-lui seulement la moitié de ses exigences, et ce sera déjà beaucoup. Bien entendu n'allez pas lui dire cela. Je ne veux pas paraître dans toute cette affaire, et c'est pour cela qu'à l'avance je vous préviens. Plus tard je veux que vous vous souveniez de Lozès avec reconnaissance. On vous dira peut-être bien des choses de lui; vous répondrez alors: «Voilà ce qu'il a fait pour moi.»

L'impression première produite par Lozès s'était un peu effacée: il pouvait être brutal, vaniteux, ridicule, mais au fond ce n'était pas certainement un méchant homme.

Cette pensée fut un grand soulagement pour Madeleine: elle pourrait honorer celui qui lui tendait la main.