—Sans doute cela sera très-malheureux, et voilà pourquoi on aurait dû laisser la Préfecture opérer seule. Mais chacun se mêle de la police.
Cette idée le fit sortir du calme qu'il avait jusque-là gardé.
—Je dis que c'est de l'anarchie au premier chef, s'écria-t-il. Cette confusion des pouvoirs est déplorable. En temps ordinaire, tout le monde accuse la police, en temps de crise chacun veut lui prendre sa besogne. Je vous demande, monsieur le capitaine, est-ce que l'armée devrait faire des arrestations? Où allons-nous? Cela est d'un exemple pernicieux. Ainsi je suis certain que votre ami aura été arrêté par la troupe, ce qui, dans l'espèce, se comprend, puisque c'est la troupe qui a prit la barricade, mais enfin, votre ami arrêté, il fallait nous le confier. Nous l'aurions gardé et nous saurions où il est. Maintenant, du diable si je me doute où le chercher.
—On met les prisonniers quelque part, sans doute.
—Assurément; mais comme on est encombré dans les prisons, on en met partout; dans les postes, dans les casernes, dans les forts, au Mont-Valérien, à Ivry, Bicêtre, à Vincennes. On a été pris à l'improviste. Et d'ailleurs on ne pouvait pas, à l'avance, préparer les logements, cela eût donné l'éveil aux futurs prisonniers, et nous eût empêché d'opérer comme nous l'avons fait hier. On rendra justice à la police un jour. Songez que nous n'avons été prévenus que dans la nuit; huit cents sergents de ville et les brigades de sûreté ont été consignés à la préfecture; à trois heures du matin, on a été chercher les officiers de paix et les quarante commissaires de police; à cinq heures, tous les commissaires ont été appelés un à un dans le cabinet de M. le préfet, qui, avec une chaleur de coeur et un enthousiasme, un dévouement admirable, a enlevé leur concours; il s'agissait d'arrêter des généraux célèbres, d'anciens ministres, des hommes que la France était habituée à honorer: pas un seul commissaire n'a hésité un moment. Est-ce beau le devoir? Ils sont partis aussitôt, et à huit heures, tout était fini; à l'exception de l'Assemblée qui avait été réservée au colonel Espinasse, la police avait tout fait.
A ce moment, un bruit de rumeurs vagues pénétra du dehors et l'on entendit quelques coups de fusils.
—Nous sommes cernés, s'écria mon personnage en bondissant sur son fauteuil, on nous abandonne; nous n'avons pas d'artillerie, pas de cavalerie; personne ne répond à nos réquisitions.
Il sortit en courant et me laissa seul. Cet effarement, succédant brusquement à l'orgueil du triomphe, avait quelque chose de grotesque, et ce qui le rendait plus risible encore, c'était la cause qui le provoquait. Ces rumeurs en effet étaient trop faibles, et les quelques coups de fusils étaient trop éloignés pour faire croire que la préfecture cernée allait être prise d'assaut.
Bientôt mon homme revint. Il paraissait calmé, et il n'était plus troublé que par le souvenir de son émotion et la rapidité de sa course.
—Ce n'était qu'une fausse alerte, dit-il; ce ne sera rien. Mais c'est égal, quand on pense que la préfecture est à la merci d'un coup de main, c'est effrayant.