—Absolument.
—Vous vous mettez en révolte contre l'ordre du ministre?
—Oui, monsieur; nous sommes des soldats, nous ne sommes pas des bourreaux; mes hommes ne fusillent pas les prisonniers.
M. de Solignac ne se laissa pas emporter par la colère; il me regarda durant quelques secondes, puis d'une voix qui tremblait légèrement et trahissait ainsi ce qui se passait en lui:
—Capitaine, dit-il, je vois que vous ne vous rendez pas compte de la situation. Elle est grave, extrêmement grave. Tout le pays est soulevé. L'armée de l'insurrection est formidable; elle s'accroît d'heure en heure. Pour l'attaquer, nous n'avons que des forces insuffisantes, et l'état des troupes ne permet pas cette attaque aujourd'hui; il faudra la différer jusqu'à demain, peut-être même jusqu'à après-demain. Pendant ce temps, les paysans de cette contrée vont rejoindre les bandes insurrectionnelles, et quand nous attaquerons, au lieu d'avoir six ou sept mille hommes devant nous, nous en aurons peut-être douze mille, peut-être vingt mille; car les bandes des Basses-Alpes nous menacent. Il faut empêcher cette levée en masse et cette réunion. Nous n'avons qu'un moyen: la terreur; il faut que toute la contrée soit envahie et domptée par une force morale, puisqu'elle ne peut pas l'être par une force matérielle. Quand on saura qu'un insurgé pris les armes à la main a été fusillé, cela produira une impression salutaire. Ceux des paysans qui veulent se soulever, resteront chez eux, et beaucoup de ceux qui sont déjà incorporés dans les bandes les abandonneront. Au lieu d'avoir vingt mille hommes devant nous, nous n'en aurons que deux ou trois mille, et encore beaucoup seront-ils ébranlés. Au lieu d'avoir à soutenir une lutte formidable qui ferait couler des torrents de sang, nous n'aurons peut-être qu'à paraître pour disperser ces misérables. Vous voyez bien que la mort de ce prisonnier est indispensable; il est condamné par la nécessité. Sans doute, cela est fâcheux pour lui, mais il est coupable.
J'étais atterré par ce langage froidement raisonné: je restai sans répondre, regardant M. de Solignac avec épouvante.
—J'attends votre réponse, dit-il.
—J'ai répondu.
—Vous persistez dans votre refus?
—Plus que jamais.