Le présent, à cette heure, c'était le jeu. Comment jouait-on? A quoi jouait-on? A la roulette, il le savait; mais, ce qu'était la roulette, il l'ignorait. Il ferait comme ses voisins. Si on se moquait de lui, peu importait; et même, en réalité, il devait désirer qu'on s'en moquât: on se rappelle avec plaisir ceux dont on a ri; ce qu'il venait chercher dans ce pays, c'était justement qu'on se souvînt de lui.
Quand il entra dans les salons de jeu, il remarqua qu'il y régnait un silence religieux: autour d'une grande table recouverte d'un tapis en drap vert que partageaient des dessins et des chiffres, des gens étaient assis sur les chaises hautes d'où ils paraissaient officier; d'autres sur des chaises plus basses ou simplement debout autour de la table poussaient ou ramassaient des louis et des billets de banque sur le drap vert, et une voix forte répétait d'un ton monotone: «Messieurs, faites votre jeu!... Le jeu est fait!... Rien ne va plus?...» alors une petite boule d'ivoire était lancée dans un cylindre où elle roulait avec un bruit métallique. Bien qu'il n'eût jamais vu de roulette, il n'eut pas un effort d'intelligence à faire pour deviner que c'en était une.
Et, avant de mettre sur la table les quelques louis qu'il tenait déjà dans sa main, il regarda autour de lui comment on procédait. Mais il eut beau s'appliquer, après la dixième partie il n'avait pas mieux compris qu'après la première: avec des râteaux les croupiers ramassaient l'enjeu de certains joueurs; avec ces mêmes râteaux, ils doublaient, décuplaient, ou même payaient dans des proportions dont il ne se rendait pas compte certains autres, et c'était tout.
Enfin, peu importait; croyant avoir vu comment on mettait son argent sur la table, cela suffisait. Il avait cinq louis dans la main, quand le croupier dit «Messieurs, faites votre jeu»; il les posa sur le numéro 32 ou, tout au moins, il crut qu'il les plaçait sur ce numéro. «Rien ne va plus!...» La boule roula dans le cylindre que le croupier avait fait tourner.
—31! appela le croupier qui ajouta quelques autres mots que Saniel entendit mal ou qu'il ne comprit pas.
Si peu qu'il connût la roulette, il crut qu'il avait perdu: il avait placé sa mise sur le 32, c'était le 31 qui sortait, la banque gagnait. Il fut surpris de voir le croupier lui pousser un tas d'or qui devait former une centaine de louis, ou à peu près, et accompagner ce mouvement d'un coup d'oeil qui, sans que le doute fût possible, voulait dire: «A vous, monsieur!»
Que devait-il faire? Puisqu'il avait perdu, il ne pouvait pas ramasser cet argent qu'on lui envoyait par erreur.
Il avait déposé sa mise en se penchant pardessus l'épaule d'un monsieur à la chevelure et à la barbe d'un noir invraisemblable, qui, sans jouer, piquait une carte avec une épingle. Ce monsieur se tourna vers lui et, avec un sourire tout à fait aimable, du ton le plus gracieux:
—A vous, monsieur, dit-il.
Décidément, il s'était trompé en croyant qu'il avait perdu, et il devait ramasser ce tas de louis; ce qu'il fit, mais en oubliant de ramasser aussi sa première mise.