Qui lui eût dit, la nuit où il s'était décidé au mariage, qu'il en arriverait là: à avoir peur, à se cacher de celle qui lui avait rendu le calme du sommeil; et cela par sa faute, par un enchaînement d'imprudences et de maladresses, comme s'il était écrit qu'en tout ce serait à lui seul qu'il devrait ses souffrances, et que s'il succombait jamais dans le tourbillon qui l'entraînait, ce serait par son fait, de sa propre main. Enfin, en attendant, il avait assuré la tranquillité de ses nuits, et pour plus de précautions, bien qu'il n'eût pas à craindre que Philis entrât dans sa chambre pendant son sommeil pour le surprendre, elle qui n'osait pas regarder en face ce que le soupçon lui montrait, il ferma sa porte au verrou. Sans doute Philis ne pourrait pas toujours coucher auprès de sa mère; mais d'ici là il chercherait un moyen pour faire franchement chambre à part; et sûrement il en trouverait un dans l'arsenal de la médecine.

Ces soucis et de pareilles craintes n'étaient pas de nature à le disposer au sommeil, aussi s'agita-t-il longtemps dans une insomnie nerveuse exaspérante; comme la nuit était chaude, il crut qu'un peu de fraîcheur le calmerait et il ouvrit sa fenêtre; si cette fraîcheur ne le calma pas, au moins l'endormit-elle.

Obligée d'improviser un lit dans la chambre de sa mère, Philis l'avait placé contre la cloison qui la séparait de son mari, et cela sans intention préconçue, simplement, par hasard, parce que c'était la seule place où elle pût mettre ce lit. Au milieu de la nuit un bruit insolite la réveilla: elle s'assit pour écouter et se reconnaître; il semblait que ce bruit venait de la chambre de son mari; inquiète, elle appliqua son oreille contre la cloison; elle ne s'était pas trompée c'étaient des gémissements étouffés, des plaintes qui se répétaient à des intervalles assez rapprochés.

Avec précaution, mais vivement cependant, elle descendit de son lit, et comme l'aube avait déjà blanchi les vitres, elle put sortir adroitement et sans bruit. Arrivée à la porte de la chambre de son mari, elle écouta; elle ne s'était pas trompée: c'étaient bien des plaintes, mais plus fortes, plus douloureuses que celles qu'elle avait si souvent entendues la nuit. Elle voulut entrer, la porte résista, fermée évidemment à l'intérieur par le pène ou le verrou. Une frayeur vague la glaça. Que se passait-il? Il fallait savoir, courir près de lui, lui porter secours. Elle pensa à frapper, à secouer la porte; mais, puisqu'il n'avait pas répondu lorsqu'elle avait essayé d'ouvrir, c'est qu'il n'entendait pas ou ne voulait pas entendre. Alors l'idée lui vint d'aller sur la terrasse; de là elle verrait ce qui se passait, et, s'il le fallait, elle casserait un carreau pour entrer.

Elle trouva la fenêtre ouverte et l'aperçut sur le lit, la tête tournée vers elle, dormant; elle s'arrêta, se demandant si elle devait passer le seuil et l'éveiller.

A ce moment il prononça, les lèvres fermées, quelques mots plus distincts que ceux qui lui avaient tant de fois échappé:

—Philis... pardonne.

Il rêvait d'elle; pauvre ami, que voulait-il donc qu'elle lui pardonnât? de l'avoir menacée de l'endormir, sans doute.

Dans l'entrebâillement de la fenêtre, elle avança la tête sans entrer dans la chambre, tout attendrie de cette marque d'amour, pour lui donner un regard avant de retourner près de sa mère; mais en apercevant son visage que la lumière blanche du matin frappait en plein, elle fut effrayée: il exprimait la plus violente douleur, ce visage aux traits convulsés, l'angoisse en même temps que l'horreur. Certainement il était malade. Elle devait le réveiller. Au moment où elle faisait un pas pour aller à lui, il recommença à parler:

—Ton frère... ou moi.