Mais le hasard, qui leur avait été jusque-là favorable, leur était devenu contraire: le déjeuner venait de finir dans les hôtels et c'était par bandes qui se suivaient que les visiteurs montaient à la tour; ils n'eurent pas une minute de solitude assurée dans ces escaliers déserts, lors de leur ascension, et dont les voûtes sonores retentissaient maintenant de cris et de rires. Tout ce qu'ils purent donner à leur amour, ce furent de furtives étreintes bien vite interrompues.

Quand Corysandre s'approcha de la voiture, elle sentit les yeux de sa mère posés sur elle et la dévorant; mais elle tint les siens baissés, incapable de soutenir ces regards, et plus incapable encore de leur répondre: une émotion délicieuse l'avait envahie et elle eût voulu ne pas s'en laisser distraire; tout bas elle se répétait: «Il m'aime, il m'aime, il m'aime;» et quand elle ne prononçait pas ces mots avec ses lèvres, ils résonnaient dans son coeur qu'ils exaltaient.

—Au Schlossberg, dit madame de Barizel au cocher lorsque Roger et Corysandre eurent pris place près d'elle.

Et la voiture roula par les rues de la ville encombrées de gens endimanchés; les femmes coiffées du bonnet au fond brodé d'or et d'argent avec des papillons de rubans noirs; les jeunes filles, leurs cheveux blonds pendants en deux longues tresses entrelacées de rubans; les hommes, pour la plupart portant le chapeau à une corne ou même, malgré la chaleur, le bonnet à poil de martre à fond de velours surmonté d'une houppe en clinquant.

A entendre les observations de madame de Barizel, c'était à croire qu'elle n'avait d'autre souci en tête que de regarder les gens de Fribourg et de les étudier au point de vue du costume et des moeurs.

Corysandre et Roger ne répondaient rien, mais ils paraissaient écouter; en réalité ils se regardaient et par de brûlants éclairs leurs yeux se disaient leur bonheur.

—Je t'aime.

—Je t'aime.

A un certain moment, dans la montagne, madame de Barizel, prise d'un accès de pitié pour les chevaux, ce qui n'était cependant pas dans ses habitudes, voulut descendre pour qu'ils pussent monter avec moins de peine la côte, qui était rude.

Ce fut une joie pour Roger de prendre Corysandre dans ses bras pour l'aider à descendre et de la serrer plus tendrement qu'il n'avait osé le faire jusqu'à ce jour, et ce fut une joie pour lui comme pour elle de marcher côte à côte dans cette montée ombragée par de grands bois sombres.