Elle fit une pause pour que Roger eût le temps de lire les papiers qu'elle lui avait présentés; puis, sans le regarder, pour ne pas augmenter sa confusion qu'elle n'avait pas besoin d'examiner attentivement, car elle se trahissait par un tremblement des mains, elle continua:

—M. Jérôme Boudousquié disparut quand sa fille Olympe était encore tout enfant. Mourut-il? se sauva-t-il pour fuir sa femme? Les renseignements manquent; mais cela n'a pas une grande importance, pas plus que la lacune qui existe entre le moment où madame Boudousquié quitte Natchez et celui où nous la retrouvons à la Nouvelle-Orléans, tenant l'emploi des mères nobles ou pas du tout nobles auprès de sa fille Olympe, lancée dans la haute cocotterie, et déjà mademoiselle de Boudousquié pour ceux qui ne savent pas d'où elle vient. Elle a un succès de tous les diables, succès dû autant à sa beauté qu'à son habileté, car tout le monde s'accorde à reconnaître que c'est une femme très forte. Malheureusement, sur cette période, les renseignements manquent aussi, c'est-à-dire les renseignements avec preuve à l'appui, les seuls dont nous ayons à nous occuper, tandis que les histoires au contraire abondent. Cependant je dois en citer une, une seule: on raconte qu'elle assassina un des amants qui allait lui échapper en s'embarquant et qu'elle lui vola les débris de la fortune qu'il emportait avec lui; le coup de revolver fut mis au compte de la jalousie par des juges complaisants.

—Ceci est absurde, s'écria Roger, et c'est se moquer de moi que de me raconter de pareilles histoires.

—Je ne l'ai racontée que pour que tu voies ce qu'on dit de madame de Barizel et quelle est sa réputation. N'est-ce pas chose grave qu'on puisse parler ainsi d'une femme, même alors que cette femme serait innocente? Pour la charger d'un pareil crime, ne faut-il pas qu'on la juge capable de le commettre? Enfin je n'insiste pas là-dessus. Une seule chose est certaine, c'est qu'après la mort de ce personnage, qui s'appelait Jose Granda et qui était Espagnol, elle quitte la Nouvelle-Orléans pour Charlestown, où un riche commerçant se ruine et se tue pour elle: William Layton. Justement le jeune frère de William Layton, qui l'a alors connue comme la maîtresse de son frère et qui à été témoin de cette ruine et de ce suicide, est établi à Paris, 45, rue de l'Échiquier, et il peut donner, il donne volontiers tous les renseignements qu'on lui demande sur la femme qui a causé la mort de son frère et la ruine de sa famille. Tu n'as qu'à l'interroger pour qu'il parle: c'est un témoin vivant et qui, par son honorabilité, mérite toute confiance. Tu retiens l'adresse, n'est-ce pas: M. Daniel Layton, 45, rue de l'Échiquier?

Il répondit par un signe de tête, car une émotion poignante le serrait à la gorge: ce n'était plus une histoire absurde qu'on lui racontait. Pour avoir la preuve de celle-ci, il n'avait qu'à interroger un témoin, un témoin vivant et honorable. Madame de Barizel serait donc l'aventurière dont parlait la lettre de Washington et les histoires invraisemblables dont il était question dans cette lettre seraient vraies? Était-ce possible? Il se débattait contre cette question, et son amour pour Corysandre se révoltait, à cette pensée.

—Après Charlestown, continua Raphaëlle, il y a encore une disparition. On la retrouve à Savannah menant grande existence, maîtresse d'un négociant qui, ruiné par elle, est venu se refaire une fortune en France, où il a réussi: M. Henry Urquhart, au Havre. Lui aussi parle volontiers d'Olympe Boudousquié, car elle n'a laissé que de mauvais souvenirs à ses amants et ils la traitent sans ménagement; il n'y a qu'à l'interroger aussi, celui-là. Nouvelle disparition. Elle va à la Havane, d'où la ramène le comte de Barizel, qui la présente et la traite comme sa femme. L'a-t-il véritablement épousée? On n'en sait rien: mon homme n'a pas pu se procurer le certificat de mariage. C'est possible cependant, car le comte était un homme passionné, un parfait gentilhomme français dont on dit le plus grand bien; il n'y a contre lui ou plutôt contre sa fortune qu'une mauvaise chose: en mourant il n'a laissé que de grosses dettes, de sorte qu'on se demande comment sa veuve peut mener le train qui est le sien depuis qu'elle est à Paris. Il est vrai que les réponses ne manquent pas à ces questions pour ceux qui veulent prendre la peine d'ouvrir les yeux et de voir comment madame de Barizel manoeuvre entre Dayelle et Avizard. Mais ceci n'est pas mon affaire. Tu peux là-dessus en savoir autant que moi, ou si tu ne peux pas en savoir autant parce que tu n'es pas du métier, tu peux en voir assez cependant pour te faire une opinion. Enfin je ne m'occupe pas de ce qui se passe à Paris ou à Bade, et je ne suis venue à toi que pour te parler de ce que je savais sur la vie de madame de Barizel en Amérique. Le hasard ou plutôt, mon intérêt m'ayant amenée à rechercher ce qu'était cette femme qui, par son habileté et surtout par son audace, est parvenue à prendre place dans le monde, et une place si haute, qu'elle croit pouvoir, par sa fille, se rattacher aux plus grandes familles; il m'a paru que je me ferais en quelque sorte sa complice si je ne t'avertissais pas de ce que j'avais appris. Si je ne t'ai pas tout dit, tu en sais cependant assez maintenant pour ne pas continuer ta route en aveugle. Ce que tu feras, je ne me permets pas de te le demander. Je n'ai plus qu'une chose à ajouter, c'est que jamais personne au monde ne saura un mot de ce que je viens de te dire. Je te laisse ces papiers, pour moi inutiles; tu en feras ce que ton honneur t'indiquera.

Elle se leva, tandis que Roger restait assis, anéanti, écrasé par ces terribles révélations.

Le premier mouvement qu'il fit longtemps, très longtemps après le départ de Raphaëlle, fut d'étendre la main pour prendre un Indicateur des chemins de fer qui était là sur une table; mais il lui fallut plusieurs minutes pour trouver ce qu'il cherchait: les lettres dansaient devant ses yeux troublés et les filets noirs qui séparent les trains se brouillaient; enfin il parvint à voir que le premier train pour Paris était à trois heures, ce serait ce draina qu'il prendrait.

Mais avant de partir il voulut voir Corysandre, et aussitôt il se rendit aux allées de Lichtenthal.

Ce fut Corysandre qui descendit pour le recevoir.