Dans chaque personne qui venait il voyait un coureur d'héritage, et il espérait bien, il voulait que la fortune du duc de Naurouse ou tout au moins la plus grosse part de cette fortune fût pour lui. N'était-ce pas tout naturel. Puisque Roger déshériterait sa famille, et puisque lui Mautravers était son plus ancien ami? A qui laisser cette fortune, si ce n'est à lui? Le prince de Kappel n'en avait pas besoin, Sermizelles était impossible, Montrévault aussi, Savine encore plus, Harly était incapable de recevoir en sa qualité de médecin; les femmes, Balbine, Cara et même Raphaëlle, malgré son avidité et sa rouerie, ne recueilleraient certainement qu'un souvenir. Lui seul pouvait hériter et s'imposait au choix de Roger, qui avait si souvent exprimé sa volonté de soustraire sa fortune aux Condrieu.
Il se croyait déjà si bien maître de cette fortune, qu'il veillait à ce qu'il n'y eût pas trop de gaspillage dans la maison et même à ce qu'on ne détériorât pas le mobilier.
En ces derniers temps, Roger avait renouvelé ce mobilier et il avait apporté de Londres un meuble de chambre à coucher qui plaisait tout particulièrement à Mautravers: l'étoffe des rideaux du lit et des fenêtres, du canapé et des fauteuils était en satin bleu de ciel, à grands dessins brochés camaïeu du gris au blanc; le bois des meubles était en citronnier des Iles, d'un grain serré et poli dont la teinte claire était relevée par des filets en acajou au-dessus desquels courait une petite peinture mignarde qui faisait l'effet d'une marqueterie; le tout était parfaitement harmonieux, d'une décoration correcte, bien ordonnée, et les nuances du bois et de l'étoffe produisaient un effet doux et gracieux.
C'était justement la fraîcheur et la douceur de ces nuances qui inquiétaient Mautravers; il avait peur qu'on les défraîchit; il veillait sur les visiteurs, les examinant de la tête aux pieds, surtout aux pieds, et les jours de pluie il faisait des prodiges de diplomatie pour qu'on ne s'assît pas sur ce satin. Si l'on n'était pas venu en voiture, il se montrait impitoyable.
—Notre ami est bien fatigué, disait-il.
Son inquiétude alla si loin qu'un beau jour il apporta dans la chambre deux chaises du cabinet de toilette: une pour lui et l'autre qu'il trouvait toujours moyen d'offrir quand il était là et qu'il n'oubliait jamais de placer au pied du lit quand il s'en allait.
XLII
Mais il s'en allait aussi peu que possible, voulant veiller de près son ami, de manière à voir tous ceux qui venaient et entendre tout ce qui se disait.
Cependant il avait l'horreur de la maladie aussi bien que des malades: la maladie le dégoûtait, les malades l'exaspéraient. Ce sentiment était si vif chez lui que, malgré tout le désir qu'il avait de ne pas blesser Roger, il ne pouvait pas bien souvent ne pas montrer sa mauvaise humeur. Cela arrivait surtout à l'occasion des accès de toux qui, à chaque instant, prenaient le malade; suffoqué, étouffé par ces accès, à bout de respiration, Roger, au lieu de se retenir, toussait quelquefois volontairement pour faire entrer un peu d'air dans ses poumons.
—Retenez-vous donc, disait Mautravers exaspéré; vous vous faites mal.