Avec la clef, madame de Barizel avait ouvert la porte et elles étaient entrées dans la cuisine où brûlait une lampe, la mèche charbonnée. La table, noire de graisse, était encore servie et il s'y trouvait six couverts, des piles d'assiettes sales et un nombre respectable de bouteilles vides qui disaient que les convives avaient bien bu.

—Chacun de nos trois domestiques avait son invité, dit Corysandre regardant la table; on a fait honneur à ton vin.

Ce n'était pas seulement au vin qu'on avait fait honneur: c'était à un melon et à un pâté dont il ne restait plus que des débris, à des écrevisses dont les carcasses rouges encombraient plusieurs plats, à un gigot réduit au manche, à un immense fromage à la crème, à une corbeille de fraises, à une corbeille de cerises qui ne contenait plus que des queues et des noyaux, au café qui avait laissé des ronds noirs sur la table, au kirschwasser, au cassis, dont deux bouteilles étaient aux trois quarts vides.

De tout cet amas se dégageait une odeur chaude qui, mêlée à celle de la graisse et de la vaisselle, troublait le coeur et le soulevait. On eût sans doute parcouru toutes les maisons de Bade sans trouver une cuisine aussi sale, aussi pleine de gâchis et de désordre que celle-là.

Elles n'y restèrent point longtemps: Madame de Barizel avait pris la lampe d'une main, et de l'autre, relevant la traîne de sa robe, tandis que Corysandre retroussait la sienne à deux mains comme pour traverser un ruisseau, elles étaient passées dans le vestibule; mais là il n'y avait point de bougies sur la table où elles auraient dû se trouver, et il fallut aller dans le salon chercher des flambeaux.

Nulle part un salon ne ressemble à une cuisine; mais nulle part aussi on n'aurait trouvé un contraste aussi frappant, aussi extraordinaire entre ces deux pièces d'une même maison que chez madame de Barizel. Autant la cuisine était ignoble, autant le salon était coquettement arrangé, disposé pour la joie des yeux, avec des fleurs partout: dans le foyer de la cheminée, sur les tables et les consoles, dans les embrasures des fenêtres, et ces fleurs toutes fraîches, enlevées de la serre ou coupées le matin, versaient dans l'air leurs parfums qui, dans cette pièce fermée, s'étaient concentrés.

Le flambeau à la main, elles montèrent au premier étage où se trouvaient leurs chambres, celle de Corysandre tout à l'extrémité et séparée de celle de sa mère, qu'il fallait traverser pour y accéder, par un cabinet de toilette.

Ces deux chambres, ainsi que le cabinet, présentaient un désordre qui égalait celui de la cuisine. Les lits n'étaient pas faits, les cuvettes n'étaient pas vidées; sur les chaises et les fauteuils traînaient çà et là, entassés dans une étrange confusion, des robes, des jupons, des vêtements, des bas, des cols, des bottines, tandis que les armoires et des malles ouvertes montraient le linge déplié pêle-mêle comme s'il avait été mis au pillage par des voleurs qui auraient voulu faire un choix.

Cependant il n'y avait pas besoin d'être un habile observateur pour comprendre que tout cela n'était point l'ouvrage d'un voleur, mais qu'il était tout simplement celui des habitants de cet appartement qui, en s'habillant le matin, avaient fouillé dans ces armoires pour y trouver du linge en bon état et qui avaient tout bouleversé, parce que les premières pièces qu'ils avaient atteintes dans le tas manquaient l'une de ceci, l'autre de cela; cette robe avait été rejetée parce que la roue du jupon était déchirée; ces bas avaient des trous; ces jupons n'avaient pas de cordons; les boutons de ces cols étaient arrachés.

Madame de Barizel ne parut pas surprise de ce désordre; mais Corysandre haussa les épaules avec un mouvement d'ennui et de dégoût.