— Il me semble que vous de votre côté, moi du mien, nous avons contribué à la lui garder.
— Comme mademoiselle du sien; ce qui fait que M, Bendit nous devra une chandelle à tous trois, si tant est qu'un Anglais ait jamais employé les chandelles autrement que pour son propre usage.»
Si Perrine avait pu se méprendre sur le sens vrai des paroles de Mombleux, la façon dont on agit avec elle chez mère Françoise, la renseigna, car ce ne fut pas à la table des pensionnaires qu'elle trouva son couvert mis, comme on eût fait pour une camarade, mais sur une petite table à part, qui, pour être dans leur salle, ne s'en trouvait pas moins reléguée dans un coin et ce fut là qu'on la servit après eux, ne lui passant les plats qu'en dernier.
Mais il n'y avait là rien pour la blesser; que lui importait d'être servie la première ou la dernière, et que les bons morceaux eussent disparu? Ce qui l'intéressait, c'était d'être placée assez près d'eux pour entendre leur conversation, et par ce qu'ils diraient de tâcher de se tracer une ligne de conduite au milieu des difficultés qu'elle allait affronter. Ils connaissaient les habitudes de la maison; ils connaissaient M. Vulfran, les neveux, Talouel de qui elle avait si grande peur; un mot d'eux pouvait éclairer son ignorance et, en lui montrant des dangers qu'elle ne soupçonnait même pas, lui permettre de les éviter. Elle ne les espionnerait pas; elle n'écouterait pas aux portes; quand ils parleraient, ils sauraient qu'ils n'étaient pas seuls; elle pouvait donc sans scrupule profiter de leurs observations.
Malheureusement, ce matin-la, ils ne dirent rien d'intéressant pour elle; leur conversation roula tout le temps du déjeuner sur des sujets insignifiants: la politique, la chasse, un accident de chemin de fer; et elle n'eut, pas besoin de se donner un air indifférent pour ne pas paraître prêter attention à leur discours.
D'ailleurs, elle était forcée de se hâter ce matin-là, car elle voulait interroger Rosalie pour tâcher de savoir comment M. Vulfran avait appris qu'elle n'avait couché qu'une fois chez mère Françoise.
«C'est le Mince qui est venu pendant que nous étions à Picquigny; il a fait causer tante Zénobie sur vous, et vous savez, ça n'est pas difficile de faire causer tante Zénobie, surtout quand elle suppose que ça ne vaudra pas une gratification à ceux dont elle parle; c'est donc elle qui a dit que vous n'aviez passé qu'une nuit ici, et toutes sortes d'autres choses avec.
— Quelles autres choses?
— Je ne sais pas, puisque je n'y étais pas, mais vous pouvez imaginer le pire; heureusement, ça n'a pas mal tourné pour vous.
— Au contraire ça a bien tourné, puisque avec mon histoire j'ai amusé M. Vulfran.