M. Vulfran lui coupa la parole en appelant Perrine et en se faisant conduire par elle à son cabinet.

Bientôt commença le dépouillement de la correspondance, qui était volumineuse, comprenant les lettres de deux jours; il le laissa se faire, sans une seule observation, un seul ordre, comme s'il était sourd ou endormi.

Ensuite venait la réunion des chefs de services, dans laquelle devait ce jour-là se décider une grosse question, qui engageait sérieusement les intérêts de la maison: devait-on vendre les grandes provisions de jute qu'on avait aux Indes et en Angleterre, en ne gardant que ce qui était indispensable à la fabrication courante des usines pendant un certain temps, ou bien devait-on faire de nouveaux achats? en un mot se mettre à la hausse ou à la baisse?

Habituellement les affaires de ce genre se traitaient avec une méthode rigoureuse, dont personne ne s'écartait: chacun à tour de rôle, en commençant par le plus jeune, donnait son avis et développait ses raisons; M. Vulfran écoutait, et à la fin, faisait connaître la résolution qu'il se proposait de suivre; — ce qui ne voulait pas dire qu'il la suivrait, car plus d'une fois on apprenait, six mois ou un an après, qu'il avait fait précisément le contraire de ce qu'il avait dit; mais en tout cas, il se prononçait avec une netteté qui émerveillait ses employés, et toujours la discussion aboutissait.

Ce matin-là la délibération suivit sa marche ordinaire, chacun expliqua ses raisons pour vendre ou pour acheter; mais quand vint le tour de parole de Talouel, ce ne fut pas une affirmation que celui-ci produisit, ce fut un doute:

«Je n'ai jamais été si embarrassé; il y a de bien bonnes raisons pour, mais il y en a de bien fortes contre.»

Il était sincère, en confessant cet embarras, car c'était une règle chez lui de suivre la discussion sur la physionomie du maître, bien plus que sur les lèvres de celui qui parlait, et de se décider d'après ce que disait cette physionomie, qu'il avait appris à connaître par une longue pratique, sans s'inquiéter de ce qu'il pouvait penser lui-même: que pouvait d'ailleurs peser son opinion dans la balance, où de l'autre côté, ce qu'il mettait était une flatterie au patron, dont il devait toujours et en tout devancer le sentiment? Or, ce matin-la, cette physionomie n'avait absolument rien exprimé, qu'un vague exaspérant. Voulait-il acheter, voulait-il vendre? À vrai dire il semblait ne pas prendre souci plus de l'un que de l'autre; absent, envolé, perdu dans un autre monde que celui des affaires.

Après Talouel, deux conclusions furent encore émises, puis ce fut au patron de rendre son arrêt; et comme toujours, même plus complet que toujours, s'établit un respectueux silence, tandis que les yeux restaient attachés sur lui.

On attendait, et comme il ne disait rien on s'interrogeait du regard: avait-il donc perdu l'intelligence ou le sentiment de la réalité?

Enfin il leva le bras, et dit: