Qu'elle laissât La Parisière parler ou bien qu'elle parlât elle-même, il était certain que son mari lui pardonnerait et cette perte de trois cent mille francs et ses spéculations à la Bourse: elle le connaissait trop bien, elle savait trop quelle était l'influence, la puissance, qu'elle possédait sur lui pour avoir des doutes à ce sujet: quoi qu'elle fît, quoi qu'il souffrît, il était homme à tout pardonner.

Mais ce n'était pas à ce seul point de vue du pardon ou des souffrances de son mari qu'elle devait se placer, bien que pour elle ces souffrances à infliger ou à épargner à son bon Jacques fussent une considération d'une importance considérable, car elle ne voulait pas qu'il souffrit par elle, et pour éviter que cela arrivât, elle était prête à tous les sacrifices.

En dehors de cette question du pardon et de la souffrance, il y en avait une autre capitale, qui était que Fourcy averti par La Parisière n'aurait pas les fonds pour payer ces trois cent mille francs; car si sage et si ordonné qu'il fût, il n'avait pu faire que de bien petites économies; la plus grande partie de ses appointements avait passé à payer la propriété de Nogent et ses réparations; une autre était employée au service des primes d'une assurance sur la vie qu'il avait contractée au profit de sa femme et de ses enfants; enfin la dernière était absorbée par les dépenses de la maison et de la famille.

Pour trouver ces trois cent mille francs, il faudrait donc qu'il les empruntait ou qu'il vendit la maison de Nogent; s'il les empruntait, c'était bien, l'affaire était réglée tout de suite, au moins comme affaire. Mais s'il ne voulait point recourir à cet emprunt, et avec son caractère toutes les chances étaient pour qu'il ne le voulût pas, quelles que fussent ses instances auprès de lui, il faudrait vendre, et vendre non seulement la maison qui ne valait pas trois cent mille francs, mais encore le mobilier, et alors tout serait découvert; la vente du mobilier dirait sa valeur. Comment alors expliquer son acquisition?

D'ailleurs, elle l'aimait, ce mobilier, il lui avait coûté assez cher pour cela, et elle ne voulait pas qu'il fût vendu.

De même, elle ne voulait pas davantage vendre ses bijoux, dont elle eût facilement tiré beaucoup plus de trois cent mille francs.

Et de même elle ne voulait pas non plus vendre ses valeurs, actions, obligations au porteur qu'elle avait eu tant de peine à gagner.

Se résigner à ces ventes, c'était renoncer à la vie qu'elle avait voulue et qu'elle s'était faite; et c'était là un sacrifice au-dessus de ses forces.

Quand elle avait décidé qu'elle gagnerait elle-même et toute seule la fortune que son mari ne lui gagnait point, elle s'était fixé un certain chiffre qu'elle voulait atteindre, et sur lequel elle avait bâti son avenir et celui de ses enfants: ce chiffre elle le tenait enfin, pouvait-elle volontairement le lâcher? Elle ne s'en sentait point le courage.

Sans doute les circonstances n'étaient plus aujourd'hui ce qu'elles avaient été à ce moment; aujourd'hui Fourcy était l'associé de la maison Charlemont, et il allait s'enrichir; elle reconnaissait cela; mais d'autre part elle se disait aussi qu'il pouvait mourir; si ce malheur arrivait avant qu'il fût resté assez longtemps l'associé de M. Charlemont, quelle serait sa situation à elle? Comment retrouverait-elle jamais ce qu'elle aurait sacrifié?