—C'est moi, oui, croyez-vous donc que parce que cette maîtresse c'est moi, je vais la juger moins sévèrement que je ne jugerais une autre? Croyez-vous que je me trouve moins dangereuse que ne le serait une autre? Pire peut-être! Que puis-je être pour vous! Rien qu'une maîtresse qui se donne à demi sans pouvoir se donner entièrement, puisqu'elle n'est pas libre et ne s'appartient pas. Une femme qui vous tourmente, qui vous enfièvre, qui prend votre vie sans vous donner la sienne, qui en échange de votre jeunesse ne vous a apporté que sa vieillesse. Si encore elle vous rendait heureux, mais quelles joies a-t-elle à vous offrir? Que peut-elle pour vous?

—Tout.

—Rien, pauvre enfant; rien qu'user votre coeur, le flétrir, le dessécher et de telle sorte que, quand il sera guéri de cet amour, il ne sera plus ni assez fort, ni assez sain, pour ressentir et nourrir un nouvel amour, qui devrait-être sérieux celui-là et durable, l'amour d'un mari pour sa femme. Vous voyez bien qu'il a eu raison de vous parler comme il l'a fait, et qu'en cela je pense, je sens comme lui; et même avec plus de force, avec une conviction plus ardente puisqu'elle m'est inspirée par le sentiment et le remords de ma faute.

Elle se cacha le visage entre les deux mains comme si elle ne pouvait pas supporter le regard qu'il attachait sur elle.

Mais comme il allait répondre, elle le prévint:

—Je n'ai parlé que de vous, dit-elle, car dans cette liaison fatale qui nous attache l'un à l'autre, vous êtes la première victime, la plus intéressante, la seule qui mérite l'intérêt. Mais, moi, croyez-vous que, de mon côté, je ne sois pas malheureuse aussi, la plus malheureuse des femmes, dévorée de honte? Jusqu'à ce jour, je ne vous ai pas parlé de mes tourments, car je voulais, au moins, ne pas vous attrister inutilement, et bien souvent j'ai essuyé mes larmes pour ne vous montrer qu'un sourire, qui devait vous donner quelques minutes de bonheur. Mais enfin, Robert, j'espère que vous m'estimez assez pour ne pas croire que dans cette liaison… dans cet amour je n'ai trouvé qu'un paisible bonheur sans angoisses, sans regrets, sans remords, et que je n'ai pas ressenti, cruellement ressenti toute l'horreur de ma situation. Moi, vieille femme, la maîtresse du camarade, de l'ami de mon fils, vivant entre eux sous le même toit, et leur partageant mes caresses, à l'un caresses de mère, à l'autre caresses d'amante, et cela sous les yeux de ma fille, sous ceux d'un mari pour qui je n'ai réellement que de l'affection et du respect. Aussi cette horrible situation, je ne puis plus la supporter plus longtemps; je suis à bout de forces, et il faut que ce supplice cesse; il le faut pour vous, il le faut pour moi. A partir d'aujourd'hui, je ne veux plus être qu'une mère pour vous; mais votre maîtresse, c'est impossible, jamais, plus jamais.

Et de nouveau elle se cacha le visage entre ses deux mains, haletante, éperdue.

Il avait écouté comme s'il ne comprenait pas: chaque parole nouvelle qui l'atteignait, le surprenant et le jetant hors de lui.

Ce n'était pas cependant la première fois qu'elle pleurait sur sa faute et se déclarait la plus misérable des femmes, ce n'était pas non plus la première fois qu'elle avouait sa tendresse et son estime pour son mari, mais jamais il n'avait admis l'idée qu'elle pouvait vouloir rompre: elle lui avait dit si souvent qu'elle l'aimait, qu'elle l'adorait, qu'il était un Dieu pour elle, qu'elle ne voulait vivre que pour lui, qu'elle n'avait vécu que du jour où il l'avait aimée, qu'elle mourrait le jour où il ne l'aimerait plus! Et voilà qu'elle parlait de rupture, voilà qu'elle déclarait fermement qu'elle ne serait plus sa maîtresse, jamais, plus jamais.

—C'est impossible! s'écria-t-il tout à coup violemment, se répondant à lui-même, bien plus qu'il ne répondait à madame Fourcy et répétant le mot de celle-ci.