—Oui, quand après avoir frappé à toutes les portes, j'ai vu qu'il ne me restait qu'à m'adresser à mon mari que j'aimais, ou à vous que je haïssais: Le premier pas fait, j'ai continué et j'ai été âpre à l'argent… avec fureur. Tout ce que j'ai pu tirer de vous, je l'ai tiré avec joie, avec bonheur, sans autre regret que de ne pouvoir pas vous ruiner. Mais aujourd'hui je ne veux plus de cet argent; et vous m'offririez votre fortune entière que je ne l'accepterais pas. Comprenez-vous, maintenant que j'ai parlé, que tout est fini entre nous? Sortez donc de cette maison pour n'y revenir jamais. Sortez-en tout de suite. J'expliquerai votre départ: vous avez été indisposé. Partez.
Et comme après un long moment d'attente il n'avait pas bougé, elle poursuivit:
—Mais partez donc, partez.
Il ne bougea pas davantage, et il resta dans son fauteuil à la regarder, réfléchissant. Enfin il se leva: mais ce ne fut pas pour partir: pendant qu'elle parlait, il avait passé de l'étonnement à la stupéfaction, puis quand il avait compris, de la stupéfaction à la colère; maintenant il paraissait avoir repris ses esprits et jusqu'à un certain point son sang-froid:
—Bon, dit-il, je comprends cet accès de vertu qui vous pousse subitement en voyant que vous pouvez être riche par votre mari; c'est la contre-partie de celui qui vous a poussé, mais pas de vertu celui-là, quand vous avez cru au bout de dix ans d'attente que vous ne le seriez jamais par lui; de sorte que vous avez voulu gagner vous-même la fortune qu'il ne vous gagnait pas et vous avez travaillé pour ça, j'en sais quelque chose, et si ce mobilier pouvait parler, il serait mon témoin. Mais cet accès de vertu qui vous prend aujourd'hui, ça ne durera pas. Vous n'êtes pas une femme de vertu, ma belle dame, vous êtes une femme d'argent, une femme qui comprend la vie, une femme qui ne se débarrassera pas du jour au lendemain d'idées, de besoins, de satisfactions qui sont les siens depuis dix ans et si bien en elle qu'ils sont sa seconde nature, la vraie celle-là, la solide, celle qui vous a, qui vous tient et ne vous lâche pas. Vous reviendrez donc à l'argent… et à moi, je vous le dis; et j'ajoute que ce jour-là, malgré tout ce que vous venez de me dire, vous me retrouverez, parce que moi aussi je suis à vous comme vous êtes à l'argent, et que je ne pourrai pas plus me détacher de vous que vous ne pourrez vous détacher de vos idées, de vos habitudes et de vos besoins: je peux bien vous dire que je l'ai essayé plus d'une fois, quand vous aviez fait une trop forte saignée à ma bourse, et que je n'ai pas pu. Je pars donc tranquille, bien certain que nous nous retrouverons un jour bons amis.
—Jamais.
—Alors l'accès de vertu que je suppose n'existerait donc pas, et cette scène n'aurait d'autre but que de me faire céder la place au petit Robert Charlemont, ou bien à son père qui entre aujourd'hui dans cette maison d'où je sors.
—Vous êtes fou, fou d'une folie sénile.
Il secoua la tête par un geste, qui disait qu'il ne se sentait pas atteint, et il continua:
—Ou bien encore au marquis Collio, au bel Evangelista, bien que je ne croie pas beaucoup à celui-là malgré sa beauté; et cela pour deux raisons: la première, c'est que vous voulez en faire un gendre qui vous débarrasse de votre fille devenue trop grande et par là gênante pour vos affaires; quand elle était en pension, c'était bon, vous pouviez aller et venir; mais maintenant que vous l'avez près de vous, ça vous oblige à toutes sortes de manoeuvres embarrassantes, car ça voit clair les jeunes filles; la seconde raison, c'est que le bel Evangelista, qui est vraiment fait pour tourner la tête des femmes, n'est riche qu'en beauté, et que vous êtes trop femme d'argent pour prendre un amant pauvre.